« Journal d’un américain à Concarneau »

Nous devons l’existence de cet ouvrage à la passion et à l’obstination de Elva Fromuth-Loe, nièce de l’artiste. Étudiante, elle a consacré sa thèse d’Histoire de l’Art à son oncle à Philadelphie, Pennsylvanie. Depuis lors, venue vivre en Europe, elle s’est d’abord établie en Espagne. Elle a consacré toute sa vie à rendre hommage à l’œuvre de son oncle, au point de choisir en 1995 de s’installer définitivement à deux pas de Concarneau, pour se rapprocher des sources de son œuvre, de sa mémoire, autant que des collectionneurs. Nous voulons rendre hommage à Catherine Puget, conservateur du Musée de Pont-Aven, qui a accueilli la première rétrospective de Charles Henry FROMUTH en 1989, permettant aux amateurs de découvrir l’ampleur, la force, l’originalité de l’artiste américain qui avait choisi la Bretagne pour toujours. Nous remercions Bruce et Bob Viles venus d’Amérique pour découvrir cette exposition. Leur intérêt pour l’œuvre de Fromuth n’a jamais faibli depuis lors, leur passion nous a confirmés dans l’idée que oui, Fromuth pouvait intéresser les Américains, autant que les Français. Leur soutien nous a permis de comprendre et de traduire les extraits des carnets de notes rédigés en américain dont cet ouvrage est issu. Nous remercions les collectionneurs souvent sollicités pour les expositions qui concourent à étendre la renommée de Fromuth.

Nous remercions les Musées de Brest, de Pont-Aven, de Quimper, les Œuvres Sociales des Abris du Marin et la Ville de Concarneau qui prêtent leurs œuvres chaque fois qu’un hommage lui est rendu. Nous remercions le Musée de la Pêche de Concarneau qui accueille en 2004 l’exposition « Hommage à Charles Henry Fromuth » qui aura été l’occasion d’éditer cet ouvrage longtemps en gestation. Nous devons reconnaissance à la très solide équipe des Amis du Musée de la Pêche qui a soutenu ce projet moralement et financièrement. Un merci tout particulier et discret à notre ami François Puget. Nous ne voulons pas oublier Sandrine Jacq qui a su nous suivre dans notre projet. Un signe de reconnaissance à Fabienne Quéré discrète mais essentielle et efficace dans le difficile passage entre la conception et la composition de cette monographie. Merci aussi bien sûr à nos enfants pour leur soutien moral, leur compréhension et leur assistance. Enfin remercions de loin ce cher Fromuth, américain solitaire et passionné qui était tombé amoureux de Concarneau au point d’y ancrer sa vie et y développer son art à nul autre pareil pour notre plus grand bonheur.

Pont-Aven en 1989 et Concarneau en 1990 ont rendu hommage au peintre Charles Fromuth. Aujourd’hui sa ville d’adoption, Concarneau consacre à nouveau une grande exposition pour l’été 2004 à celui qui fut un des peintres américains les plus originaux.

Quand il arrive à Concarneau, en 1890, Fromuth cherche sa voie. Il veut sortir de l’impasse du classicisme et il va élaborer ici sa propre expression grâce à une nouvelle esthétique, le japonisme, alliée à une technique particulière : le pastel et le fusain.

L’influence japonaise est un phénomène largement répandu dans l’art occidental de la fin du XIXème siècle ; l’art de Fromuth est un de ces exemples d’assimilation personnelle qui a produit des œuvres totalement originales.

Fromuth a le même regard sur la Nature que les Japonais, il a le culte de la mer qui n’est jamais décor mais sujet essentiel, étudié sous toutes ses formes : orage, vent, brume, neige, variations atmosphériques, changements saisonniers, études diurnes ou nocturnes ; toutes les facettes de la nature font l’objet de son admiration.

Captivé par le mouvement, il se consacre exclusivement aux sujets marins qu’il traduit avec fougue en privilégiant la ligne expressive nerveuse.

Fromuth est japonisant par la sûreté du trait, la sobriété des moyens employés, la rapidité de la touche, la mise en page qui utilise le gros plan, le cadrage hardi qui coupe le motif pour le projeter vers le spectateur, la richesse des tons, enfin le format allongé, proche de l’estampe.

Le japonisme n’est pas un exotisme, c’est un état d’esprit qui concerne autant la forme que le contenu, il touche au sujet, au style et à la philosophie ; Fromuth en est imprégné et il y trouve l’écho de ses propres préoccupations.

Il apprécie le fusain pour sa rigueur et sa simplicité, il lui permet de construire rapidement et solidement son sujet ; quant au pastel, il est parfait pour traduire les impressions les plus fugitives, les lumières changeantes, les variations du temps. Fromuth l’utilise avec prédilection tant pour ses couleurs violentes que pour sa matière vaporeuse, évanescente et il en obtient des harmonies étranges, des nuances rares, des accords imprévus.

La renaissance du pastel date de la fin du XIXème siècle avec la création de la Société des Pastellistes Français en 1885 mais la matière est travaillée d’une façon toute autre qu’au XVIIIème « siècle et traitée comme de la peinture. Stries, hachures, points, touches superposées et écrasées traduisent tour à tour une onde lumineuse ou un éclairage tamisé. En alliant le fusain qui affirme les formes stylisées, la synthèse, au pastel qui est sensation éphémère, note musicale, Fromuth a trouvé sa propre formule picturale qu’il exprime en toute liberté.

Loin de tout pittoresque et avec sa propre technique, il nous offre une approche inédite de Concarneau dont il reste un des meilleurs peintres.

Catherine PUGET

Conservateur du Musée de Pont-Aven

Charles Henry FROMUTH est né le 23 février 1858 à Philadelphie, Pennsylvanie aux Etats-Unis.

Il avait 21 ans, dit-il dans sa « Lettre à mes frères » écrite en 1929, lorsqu’il quitte l’atelier de lithographie où il était apprenti, pour s’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts de Philadelphie. « Au bout d’une semaine j’abandonnai toute idée de retourner à l’atelier de lithographie et m’arrangeai pour m’y incruster comme le gui à l’arbre pendant 5 ans. » Les cours sont gratuits, et le professeur est Thomas Eakins.

« Apprendre l’art devint un plaisir » (…) À partir de 1887 il commence à prendre des notes sur de petits carnets : son emploi du temps, certains détails de sa vie quotidienne, quelques événements marquants de sa vie. Au fil du temps ils deviennent des compagnons de solitude, ses confidents. Il note ses impressions, ses réflexions, la liste de ses lectures, ses comptes, des considérations philosophiques, des pensées, des citations en français même parfois. Et toujours, sur la première page, l’adresse de son hôtel et celle de sa famille aux Etats-Unis. Ce sont des notes d’humeur, confidences d’un artiste solitaire, heureux de son œuvre, dans la petite ville bretonne qu’il a adoptée, mais où il se sent parfois loin de sa patrie.

Les carnets* manuscrits qui sont parvenus jusqu’à nous sont numérotés**, datés, revus, relus et parfois corrigés. Nous avons choisi d’en extraire des notes significatives qui nous laissent découvrir l’homme, sa vie et ses préoccupations, l’artiste forcené qu’est Fromuth et apprécier ses pastels et ses fusains d’un œil averti. La transcription de ces notes rédigées dans l’américain spontané et tourmenté de l’artiste, écrites bien souvent sous le coup de l’émotion, a été traduite librement.

Le texte qui suit est extrait du tout premier carnet connu commencé en janvier 1887 aux Etats-Unis, il n’est pas encore numéroté comme le seront les suivants.

*Désireux de laisser une trace écrite pour les générations futures, il les recompose à partir de 1905 dans son « JOURNAL », grand cahier à spirale soigneusement calligraphié. Le Journal a été déposé à la Library of Congress de Washington, U.S.A par sa nièce Elva Fromuth-Loe.

**à partir du carnet n° 8 chaque nouvelle intervention est numérotée par lui, ce qui donne 8-1, 8-2 et ainsi de suite …

Carnet non numéroté,  commence le 1er janvier 1887

(…) 22, 23, 24 janvier ; Je travaille sur un portrait de Père – 27, 28 janvier ; Sur une nature morte toute la journée – mardi 1er mars, Première leçon de français – le 9, À l’Académie, vu mes peintures, ressorti de là déprimé. Eve a vu Sarah Bernhardt – 29 mars, Joué de l’argent avec les garçons – Eve, leçon de français – Humeur indolente qui m’empêche de travailler : Je suis d’humeur tout à fait sombre et désespérée depuis le 6 mars quand j’ai vu mes peintures à l’Académie, et maintenant le départ de Miss D. qui va en Europe, me fait cruellement ressentir que je devrais y aller moi aussi – 14 juin, (…) Fait des croquis de nu de moi-même devant le miroir – dim 3 juillet, Journée oisive et très chaude. Père devait poser pour moi mais j’avais mal à la tête. Eve. De 7 à 10, étude de clair de lune descendante, je prends des notes – jeudi 14, Debout à 5h50 (…) Commencé un portrait de Mère au fusain, travaillé toute la journée. Pas de dessin avec Eve – Lundi 18, Fait un dessin de la tête de Maman au fusain (…)

Portrait de Fromuth père

carnet n° 2 – Notes à l’étranger : Océan – Hollande – Belgique – Paris, 1889

Longues descriptions des villes visitées depuis son débarquement à Amsterdam. Enthousiasme, étonnement, boulimie de tout voir, tout découvrir de cette civilisation ancienne. Il arpente les villes et leurs musées, les églises, les rues, regarde les gens, les costumes.

(…) 22 Septembre 1889, Dortrecht – 25, 26, 27, 29 septembre, Bruges, Gand – 29 septembre, Anvers – 3 octobre, Bruxelles – 6 oct 1889, Pris le train pour Paris, Oh ! Oh ! La Belle Paris, enfin – Nous arrivons enfin 25 rue Vavin où j’ai rencontré Wilson² – en passant devant les Beaux-Arts, j’ai tiré mon chapeau – Le 7 octobre, À l’Exposition Universelle, entré par le Palais du Trocadéro, puis au pavillon des Beaux-Arts, et rodé partout. Comme tout cela est beau ! – 9 oct, A l’Exposition ; visité la section Beaux-Arts – 10 oct, À l’Exposition – Visité les différents départements d’art. L’Amérique a une belle exposition, mais l’art est français. Et tous les jours du mois d’octobre il visite successivement et méthodiquement toutes les sections – 15 nov, À l’Académie Julian – 16 nov, Au Louvre pour la première fois – Au Louvre tous les jours sauf quand j’écris à un ami – 1er décembre, Au Bois de Boulogne – lundi 2 déc, Debout à 6h/2 du matin. Premier jour à l’Académie Julian de Paris, je commence le dessin – Travaillé là-bas tous les jours ; puis au Louvre et ensuite promenade – du 30 déc au 18 jan 1890, Travaillé sérieusement tous les jours chez Julian.

Le 16 juillet 1890, Fromuth arrive à Concarneau. Il passe le premier mois à l’Hôtel de France avant de trouver un atelier pour travailler. En 1895. Première tentative au salon de la Société Nationale des Beaux-Arts à Paris où il envoie dix huiles et six fusains du port ; ces derniers sont acceptés mais les huiles refusées.

Ceci l’encourage et l’aide dans ses orientations. Il part à bicyclette dans la région de Barbizon puis va à Londres. Pour illustrer le thème de son choix, il décide de travailler au pastel. Il vend son premier pastel exécuté dans son atelier de Concarneau.

En 1902 il vend un pastel à l’Exposition de la Pennsylvania Academy of the Fine Arts pour $800 ce qui lui permet de faire un voyage en Italie et particulièrement à Venise.

Les carnets numérotés de 3 à 7 sont manquants.

Carnet n° 8 d’avril 1902 au 23 septembre 1902

8-9 (…) Essentiel – S’exprimer toujours dans un langage chromatique robuste de qualité, puis le modeler, en tirer des subdivisions aussi subtiles que le permettent ses capacités.

8-10 (…) Je voudrais vivre à Paris assez longtemps pour y discerner la beauté derrière la confusion inextricable qui saute à l’œil de l’artiste au premier abord.

8-12 (…) Ce dont un artiste a besoin, c’est d’un nouveau langage de la couleur. Une vision personnelle sincère, vigoureuse, au service d’un tempérament si fort qu’il envoie bouler tous les imitateurs et les copieurs.

8-22 (…) Le secret de l’art, selon moi, est d’utiliser quatre ou cinq harmonies de couleurs et de s’y tenir en peignant – Mai 02, Long voyage en train vers l’Italie… montagnes… vallées… Tunnel du St Gothard… soleil… Lugano… Lac de Côme… Milan… Je suis mort de fatigue et aveuglé par trop de spectacle. Trop de montagnes à la fois et les plaines de Lombardie sont un soulagement. Voilà, aujourd’hui je mets les pieds en Italie pour la première fois de ma vie. Et je dis comme Goethe « Italie me voici, mieux vaut tard que jamais » – dimanche 25 mai 1902, Quitté Milan pour Florence – De 6h50 du matin à 5h20 du soir tarif : 18,25 frs… Le train glisse assez vite sur une plaine le long de la route, au loin les Appenins… plat et monotone… vignes… paysans… gares… villes… saleté… rouge… jaune… Bologne considérable, vieux… changement de décor… virages, vallées… tunnels… Changement de train… Florence. Je cours à travers la ville pour en avoir un aperçu. Très nouveau pour moi. Trouver un hôtel, rues envahies de monde à cause de l’arrivée du Shah de Perse que je vois passer depuis l’hôtel. Dîner, puis voir les habitants de Florence. Mort de fatigue et de sommeil.

8-26 26 mai, Rencontré Penell sur le pont. Dîné avec lui.

8-47 mer 3 juin, Quitté Florence à 6hl0 du matin (…) Bologne – vendredi 13 juin, De Bologne à Venise. Dès l’arrivée à la gare, pris le bateau « Upper Riva » pour traverser le Grand Canal. Première impression sinistre. Grand Canal mort, inanimé, sans couleur. Rencontré Morrice, traversé la ville, puis Place St-Marc le soir. Soirée agréable et merveilleuse impression : Venise a besoin du couchant pour devenir vraiment belle.

8-48 sam 14 juin, Flâné sans but dans la ville. Soirée Place St-Marc – dimanche 15 juin, sortie en gondole avec Cullen4 – Quelques impressions époustouflantes. Après-midi à déambuler avec Morrice. Soirée place St-Marc – lun 10, Je recherche un motif sur le Grand Canal – mar 17, J’observe les motifs sur le Grand Canal près du Rialto – lundi 23 juin, À Chioggia, endroit le plus merveilleusement pittoresque que j’aie vu de ma vie –

8-50 jeudi 26 juin 1902, (…) Campo San Giovanni de Bragora. Un superbe Campo où prendre une chambre et peindre des façades, car il s’y trouve une façade qui présente une belle harmonie dans les verts et au coin vers la droite une autre belle façade dans les rouges –

8-57 jeudi 3 juillet, Étudié sur les bords de l’eau à Chioggia, effets de couleurs pleins de charme et promenade en bateau vers le sud. Pris un bain dans l’Adriatique, belle mer verte couverte de moutons blancs, mer forte (…) À quatre heures, de retour à Chioggia. Recherche « d’effets » du soir –

8-58 jeudi 10 juillet, Travaillé matin et après-midi. Rencontré Donoghue5 Place St-Marc – Musique le soir –

8-59 vendredi 11 juillet, Impossible de travailler. Suis allé plus tard me changer les idées à Saint Marc. À six heures du soir, près du Rialto sur le Grand Canal, je fais une étude en couleurs somptueuses.

128CC « The rose facade, Venice 1902

8-60 Dimanche 13 juillet, (…) Le pied du Campanile se lézarde. (…) L’après-midi au Grand Canal pour une étude, sans succès. Soirée au Café Quadri à St-Marc avec Cullen, Morrice, Brymner et Donoghue – Lundi 14 juillet 1902, Aujourd’hui est le jour de l’Indépendance (sic) des Français. J’aurais dû être de retour à Concarneau ce jour-là, mais je suis ici (…) Je vais prendre mon café dans la première rue derrière St-Marc. J’allais le boire quand j’entends un grondement de tonnerre. C’est le Campanile qui s’effondre (…) Il est 9h55 du matin (…) Passé l’après-midi au Rialto pour une étude de lumière dorée. Soirée au Café Orientale –

8-64 Je contemple tout de la belle Venise avant de la quitter, j’achète des photos – chaleur intense – Paris le 22 juillet, Être assis au Café de la Paix et regarder la vie passer –

8-79 Depuis mon retour de Venise, je me sens comme un amoureux éconduit.

En 1908 Fromuth commence à fabriquer lui-même ses pastels. Il expose au Carnegie Institute de Pittsburgh et à Aberdeen en Ecosse. En 1910 il retourne aux USA pour accompagner son exposition particulière à New York (Galerie Folsom), Philadelphie (The art Club), Buffalo (Albright Art Gallery) et Saint-Louis (City Art Museum).

Les carnets numérotés de 9 à 36 ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Carnet n° 37 du 23 février au 18 avril 1911

37-1 23 Février, C’est mon anniversaire. Demain il y aura un an que j’ai accosté en Amérique après en avoir été absent depuis le 22 août 1889 et hier il y avait six mois que j’étais revenu d’Amérique à Concarneau. Par ailleurs, c’est le trente-septième carnet que je commence dans un nouveau format. Mon intention est d’exprimer mes pensées « en vrac ». Quelques mots concis, c’est ma passion. Mes pensées sont solitaires, et solitaire leur source. Ma vie est telle que contacts et expériences avec les autres sont insignifiants. Mes pensées telles qu’elles se présentent résultent de mes réflexions, de mes lectures et du contact avec la nature –

37-8 Je suis prêt pour une dixième composition depuis mon retour d’Amérique. Je la commencerai demain. Je me demande si je ne devrais pas continuer à lancer des compositions pour de futures peintures tant que dure cette bonne disposition devant la nature

 37-9 4 mars, De la pluie, bien sûr, après la douceur d’hier. Commencé une nouvelle composition. Pratiquement au centre de la composition, un sardinier fonce sur un groupe de bateaux sous voiles illuminées. Au-delà, les nuages dans le ciel sont incandescents de même que la fantastique lueur du coucher de soleil à l’ouest, qui glorifie l’arrière-plan. La mer est agitée violemment. Le bateau qui rentre, dans l’ombre, crée des formes et des reflets fantastiques. Ou se situe le problème ? une masse sombre se précipite sur des couleurs lumineuses et la mosaïque de taches et de formes sur l’eau –

37-13 Jeudi 9 mars, (…) Je suis maître de mon temps et de ma pauvreté depuis vingt et un ans, qu’il s’agisse de mon travail, de mes pensées ou de mes loisirs. Je n’ai jamais adoré qu’un dieu : l’art (…) Je suis ainsi fait ! Penser affaires, exploitation de mon œuvre, intriguer pour obtenir des influences est au-dessus de mes forces. Je produis des dessins, des pastels, des pensées, mais des sous, quoiqu’il arrive, je n’y parviens pas. Si jamais mon œuvre devait être comprise, on y trouvera mon cœur. Si j’ai mené une vie simple et obscure, guidé par mon cœur et mon art, aucun autre chemin ne m’était possible, tel était mon destin –

37-16 Quelle mélancolie depuis mon voyage à Philadelphie ! J’étais arrivé, après vingt ans d’absence, le jour de la fermeture de mon exposition au « Phila » Art Club. C’était pendant une grève générale des tramways. Pas de ventes.

Une galerie inhumaine à l’éclairage artificiel m’accueillit.

Une galerie surchauffée, étouffante. Les tuyaux de chauffage courant le long des murs sur lesquels étaient accrochées mes peintures avaient fait éclater le bois des cadres si soigneusement préparés. Seul s’y trouvait un groupe d’indiens incultes hermétiques à l’art (..)

37-18 15 mars, Nuages ! vous ennoblissez une hutte de pêcheur, un bateau solitaire en mer, tout personnage isolé ou un paysage (..) 

37-19 Voici ce qu’est la nature : mouvement, animation, confusion, changement. Pénètre sa synthèse, transcris-la vivement en signes passionnés (…)

37-22 dimanche 19 mars, Temps tout juste agréable, vent cru, en tempête (…) Mes pensées se tournent soudain vers ce cher colossal Fritz Thaulow mort depuis trois ans je crois, dont la réputation semble déjà oubliée.

Quel cher homme au grand cœur aussi réputé pour sa personnalité que pour son travail ! Voilà un homme que je ne connaissais pas et qui malgré tout a recommandé mon travail, provoqué des ventes, et qui est finalement venu me voir ici, où il a acheté deux de mes pastels.

Les marchands, sa popularité, et une production forcée l’ont cantonné aux toits rouges et aux rivières. Un an avant sa mort, en déjeunant, il m’avait confié ses craintes concernant son travail: son œuvre immolée aux marchands. Condor, Morrice, Miller, et moi-même : il a sorti le premier de l’obscurité ; il a parlé de mon travail à Rodin, Carrière, Besnard et d’autres. Il m’a présenté à Rodin ici, à mon hôtel. Il a proposé une présentation chez Georges Petite (sic), hurlé mon nom au Carnegie Institute et aux américains tandis que modestement, je voulais m’améliorer avant d’accepter une telle faveur. Et c’est à ce moment-là qu’il est mort. Je bénis l’artiste le plus généreux et le plus chaleureux que j’aie jamais connu. Il a immédiatement distingué Morrice et moi-même à la Société Nationale des Beaux-Arts de Paris.

Quelle différence entre Morrice et moi ! J’adore son travail. La délicatesse de ton et de couleurs de ses pochades en extérieur est remarquable. Le mépris de la structure, son dessin inexistant, son sens naïf de l’esthétique, quel mélange ! Quelle délicatesse de tons et de couleurs sur le motif, et quelle harmonie pleine de charme pour une pochade de la taille d’une main qui sera son document de travail pour faire une peinture (…) 

37-42 mercredi 12 avril, Je n’échangerais contre aucun plaisir monnayable mon plaisir épicurien d’une absinthe, l’heure et demie que je passe en sa compagnie, son affinité avec ma nature, l’humeur dans laquelle elle me met, et les pensées qu’elle m’induit à noter (…) En art, l’instinct de la couleur vient du cœur et de l’âme. Inutile de chercher ailleurs. 

37-43 jeudi 13 avril, (…) Cette Bretagne est un rêve d’humidité atmosphérique depuis l’automne jusqu’à l’équinoxe de printemps. Suit la période sèche où l’air est plus clair, les matinées, les soirées et les nuits plus froides, et l’après-midi plus chaud. Par tempérament, artistiquement aussi bien que physiquement, je déteste cet air raréfié (…) Scientifiquement et naturellement, c’est plein de charme et cela m’intéresse comme un jeune enfant (…) J’écris dans un café, interrompu souvent ; le bruit des joueurs de cartes, la poignée de main française des gens que je connais, et l’insensibilité des gens qui m’interrompent. Souvenirs et mélancolie sont attachés à ce jour aussi loin que ma mémoire me porte. Le 14 avril 1865, Lincoln était assassiné (…) Mon père habillant les fenêtres d’écheveaux de fil noir qu’il utilisait dans la fabrication de ses tapis (…)

37-47 mardi 18 avril, Knite dans mon atelier après ma visite dans le sien. Il est toujours actif, nerveux, insouciant; tout le temps au travail; un tempérament léger, pour autant que je sache. Il peint, il peint tout le temps (…)

carnet n°38 du 19 avril au 31 octobre 1911

Mon atelier : 7, avenue Thiers Concarneau – Largeur : 7m80 ; Longueur : 7m39 ; Hauteur du plafond à la fenêtre : 3m15 ; La fenêtre est à 1m98 du sol ; Largeur de la fenêtre 2m14, sa hauteur 2m08 –

38-2 jeudi 20 avril, À propos de la couleur : j’observe la vieille ville fortifiée sur son ilot et le pont qui se reflètent dans l’eau, face au soleil levant. Les reflets dans l’eau sous le soleil donnent la couleur magnifiée par les ondulations de la mer. La couleur est d’un vert sage que j’ai souvent employé pour mes pastels. Comment peindre cela ? Est-il possible de peindre l’ensemble pris sur le vif en rendant la densité des couleurs perçues à travers les yeux mi-clos. Je ne pense pas. Depuis cinq mois mes capacités à composer me surprennent. Elles résultent de l’explosion de la conscience longtemps et obstinément attachée à la peinture sur le motif.

 38-13 mardi 4 mai, Acheté aujourd’hui mes premières lunettes – Prix 7 francs. Ma vue est bonne, ces lunettes sont pour lire au lit le soir (..)

38-16 mercredi 10 mai, Jusqu’à l’âge de quarante-deux ans je tournais autour de mon œuvre comme un amoureux jaloux, méprisant tout le reste. Depuis, je suis ouvert à tout ce que je peux apprendre.

38-22 vendredi 19 mai, Hier en deux heures, j’ai fait un dessin de 81×65 centimètres d’une « Sea mystery ». Il est meilleur que le premier exécuté il y a six mois. Mon esprit, ma pensée, ma mémoire ont progressé, qui me permettent d’en réaliser une version plus importante (…) Je vois enfin la façon de procéder, la technique, la méthode et l’esprit dans lequel je pourrais les peindre à l’huile comme je veux (..) Je peux agrandir, transformer, transposer de mémoire et grâce à mon imagination, au point que l’original paraisse insignifiant, faible et mesquin ;

38-24 22 mai, (…) Prenons ma « Sea mystery ».

Le fusain original a été exécuté devant une tempête sauvage en octobre 1909. Puis le premier grand dessin exécuté de mémoire un an plus tard, après deux traversées de l’Atlantique; et aujourd’hui, six mois après, j’en fais un autre en quelques heures, le haussant à un niveau qui fait paraître les autres tout petits.

38-25 mardi 23 mai 1911, Attaqué ce matin un nouveau dessin du « Moulin à vent sur les hauteurs ». J’ai essayé d’en créer une vision plus forte, une ampleur plus dramatique, et toute l’audace dont je pouvais me rendre maître pour l’élever à un plan supérieur – et j’y suis parvenu.

38-27 Jeudi 25 mai 1911, (…) Travaillé toute la journée à la composition du sixième dessin de la série de « Mer celtique » : une tempête est en cours. Au premier plan, des rochers saillants et déchiquetés, parés et transformés par la violence des embruns (…) Je me souviens du jour où j’en ai fait l’étude au fusain sur nature avec « Mellah » que j’avais mise à contribution car il était impossible d’utiliser le chevalet. Le rivage et les terres au-delà étaient recouverts de flocons d’écume comme des paquets de coton. Allons-y ! retrouvons l’esprit de tout cela.

38-32 mardi 27 juin, Je suis seul et solitaire, je n’ai vécu que pour mon œuvre, qui ne m’apporte aucune récompense.

38-33 Peu écrit ces temps-ci, mais je vais recommencer. L’envie de plus de compagnie et de plaisirs en sont la cause. Et mon travail ? Pourquoi n’ai-je rien fait pendant un mois ?

38-39 Merveilleuse soirée sur le port. Vibration, fluidité, merveilleuse soirée sur le port. Vibration, fluidité, animation, ce n’était pas arrivé depuis deux mois à cause de ce soleil implacable.

38-43 13 et 14 septembre 1911, Beaucoup de couleurs ces deux derniers soirs. Fait deux pastels assez audacieux sans intervention de mon habituelle obsession du dessin. J’espère que c’est une autre étape audacieuse vers quelque chose de nouveau.

38-50 28 oct 1911, Je ne me sens fort que quand je travaille. Autrement dit, quand je crée, je me sens comme un dieu ! (…) Quel curieux destin que le mien. Je trouve ici, dans cette petite ville française, une diversité d’américains de talent qui ne cessent d’aller et venir (…)

38-52 mardi 31 oct, Temps superbe, température idéale.

Mon café, du pain, du beurre et une pipe ; il est huit heures du matin. Parti chasser le motif jusqu’à dix heures avec l’envie de faire quelque chose d’inhabituel. Trouvé ce que je cherchais et la sensation était suffisamment forte pour que j’aille chercher mon barda, ce qui m’a pris près d’une heure. Et ensuite ? Je m’attendais à faire quelque chose d’extraordinaire ; eh bien ! en y regardant bien et par rapport à ce que je fais habituellement, le résultat ne me donne aucune raison d’être fier.

carnet n°39 du 1er novembre 1911 au 21 mars 1912

39-2 jeudi 2 novembre, La colonie d’artistes de l’été s’est égaillée aux quatre vents. Ils sont nombreux à être repartis à Paris. D’autres m’envoient des cartes venant d’Espagne, d’Allemagne, de Guernesey, St Yves, New York, Cincinnati ou Anvers. D’autres encore ont pris avec grand regret le chemin du retour après de longues années d’absence. Nouvelle-Zélande, Angleterre, Canada, Australie (…)

39-5 8 nov 1912 (…) Le thermomètre se maintient à onze degrés toute la journée. Le temps est humide, à la tempête, d’un aspect vraiment triste. La monotonie de ma vie s’écoule jour après jour dans une inlassable uniformité. Par habitude, la machine continue de tourner, et tout changement demande un effort qui ne dure pas assez pour entreprendre une nouvelle chose facilement (…)

39-13 dim. 19 nov, Au cinématographe hier soir. Amusant, plein de vérités sur la vie (…)

39-25 vendredi 15 décembre, Hier, avec Harrison » et Bowen à Pont-Aven. La famille Marshall, un écrivain anglais, nous a invités à un après-midi théâtral donné par leurs quatre filles, à la fois charmantes et talentueuses. Toute la colonie y était, environ trente-cinq personnes.

39-28 Vendredi 22 décembre 1912, Pluie, pluie et pluie ! Comme la tempête hurle ; vent de noroît mercredi, prévu ouest aujourd’hui. Quelle symphonie d’humidité depuis trois mois ! Quel Celte je suis par nature ! J’aime l’humidité, la douceur, et la nature au travail est si belle sans soleil (…)

39-43 27 fév. 1912, De nouveaux projets de dessins au fusain avec mon bloc de papier Fabriani gris perle. Faire une série de fusains légers et enlevés. Modèles-en toute la délicatesse, le mystère de la perception, l’émotion fulgurante, avec une touche « à la Chopin ».

39-48 du jeudi 7 mars au mardi 12 mars 1912, Au Pouldu.

Fait cinq compositions au fusain de mer et de rochers. Arrivé en automobile le lendemain d’une tempête. Merveilleux aspect de la nature pendant mon séjour. Ampleur, force, puissance de la mer et du ciel. Formes fantastiques de la côte ; immensité ; hauteur et magnificence du point de vue. Je n’avais jamais vu une telle manifestation de la nature à une si grande échelle.

Quelle grande et puissante dignité après le coucher du soleil ! La beauté colossale des lignes qui déchirent le ciel, la puissance et le mystère qui se dégagent des falaises et de la terre, la mer en action sur les rochers ; cette proximité et la hauteur d’où je pouvais contempler l’ensemble (…) Que l’on se tourne vers la terre ou vers la mer, vers le nord ou vers le sud, la houle colossale monte et descend.

39-49 Dimanche 17 mars, Notes pour une marine au Pouldu.

Au premier plan un mur breton en pierre et terre, de couleur pourpre et vert foncé, se détache sur le couchant. Le sable, jaune ici, est ocre jaune en feu tandis que le sable mouillé est violet, les vagues verdâtres se brisent en écume d’un blanc chaud verdâtre.

La mer est vert et violet intenses. Le ciel est d’un rouge chair presque blanc, les nuages ont des nuances « violet crépuscule ». Noter les premiers aspects du « motif » avant de laisser libre cours à l’imagination, tout en respectant la réalité de la nature tout autour de vous.

Carnet n°40 – du 22 mars au 19 juillet 1912

40-12 9 avril, En carriole jusqu’à Pont-Aven. Déjeuné à l’Hôtel Julia.

40-22 jeudi 2 mai, Localise, centralise, synthétise le mouvement et ses effets. Choisis le site le plus monumental. Ne laisse jamais le sujet s’échapper aux quatre coins de la toile, attitude d’un esprit obtus, et sélectionne une partie seulement du paysage.

40-51 dimanche 30 juin, Ô vous ! formes et couleurs caressées par la lumière, chantez pour moi, et permettez que je vous immortalise !

40-52 jeudi 4 juillet, C’est notre jour de l’Indépendance, le 136ème (…)

Laisse ton œuvre exprimer un peu d’originalité, une authentique sincérité et de l’humilité dans l’expression.

40-55 jeudi 11 juillet, (…) Seul avec mes pensées. Une absinthe, ma pipe et un stylo. Fatalité ou compensation, comment seulement concevoir cette heure quotidienne de bonheur ?

Carnet n°41 du 20 juillet 2912 au 11 avril 1913

41-9 samedi 24 août, Ce n’est pas le motif dans la nature que je dois rendre, mais son essence en donnant libre cours à mon imagination.

41-18 vendredi 13 septembre,

Mela Muttermilch, ma superbe amie polonaise et artiste de talent est venue me voir avec un groupe d’artistes de son pays. En arrivant dans la salle à manger de l’hôtel elle a couru vers moi en criant « Fromuth ». Nous nous sommes enlacés, embrassés et réjouis de nos affinités communes. Le climat nous a gâtés. Bras-dessus bras-dessous, nous avons visité le port, les fortifications, les plages, puis mon atelier. Tous les yeux étaient tournés avec admiration vers la jolie femme à mon bras. Nous nous sommes arrêtés pour dire bonjour à tous nos amis artistes, tous à peindre dehors en se chauffant au soleil, alignés comme des champignons (…) A 7h23 du soir je les vois déjà repartir pour Paris. Vais-je décrire ses charmes physiques ? C’est une grande juive voluptueuse, les yeux et les cheveux noirs, une peau de juive incomparable (…)

Portrait de Fromuth par Mela Muter

41-19 La série de « Celtic sea ». J’y ai livré mon moi instinctif le plus profond, sans crainte ni remords. Ignorer mon œuvre passée, et la recherche d’exactitude dans la nature. L’harmonie m’est un don, le mouvement et la violence, ma passion dans l’expression.

41-26 Pas une touche dans mon œuvre qui ne possède force et grandeur, comme des notes de musique sous l’emprise de l’émotion.

 41-34 jeudi 14 nov

J’ai analysé quelques-uns de mes pastels. Ils m’amènent aux réflexions suivantes. La touche est franche, légère, expressive ; une certaine « bravoure » (sic), une sorte de nervosité pleine d’assurance modèle les surfaces, leur communique la juste proportion de l’ensemble (…) Chaque touche semble glisser dans l’atmosphère quand elle se pose et s’exprime, elle contient la juste combinaison des couleurs et de la lumière. (…) Et pourtant, je trouve la composition de mes derniers fusains encore plus franchement évidente. Ils sont empreints d’une plus grande fluidité, de touches musicales qui révèlent une vision plus large et rendent mieux la lumière 

4.1-36 vendredi 14 novembre,

Le rouge, c’est du jaune passé au feu – Voir le jaune d’ocre brûlé -Voir le jaune ou l’orange passer au rouge dans la gamme chaude du spectre.

41-40 (…) Ma vie aura été épargnée par le vice, les tentations, les femmes, les scélérats et l’argent. L’essence de la vie.

41-44 sam 4 jan 1913,

Commencé un dessin de la Ville Close. Un horizon bas, aux quatre cinquièmes, laisse place au ciel. Des nuages énormes s’accumuleront dans une perspective aérienne violette formant une voûte d’arabesques tragiques et prodigieuses. Ça, c’est le plaisir avant la mise en route. Je pense que la réalisation sera encore plus forte et évidente.

41-47 dimanche 12 janvier,

Envoyé un pastel et un fusain pour l’exposition de Nantes. Le pastel est à 250 francs, le fusain à 150.

41-54 dimanche 8 fév,

Exécuté un pastel en une heure et demie d’après une étude sur nature. Y ai introduit une lumière glorieuse et fait vibrer les couleurs avec plus de passion que l’original (…) Je suis presque heureux, je n’attends pas grand-chose et espère encore moins.

Carnet n°42 du 12 avril au 12 décembre 1913

Adresse : hôtel de France, Concarneau, France

42-2 dimanche 13 avril 1913, (…)

Qu’est-ce que l’art ? Comment le reconnaître ? (…)

Quand je suis arrivé en Bretagne en 1890 le premier groupe de peintres « barbares », Gauguin, Van Gogh (sic), Filiger s’était établi à l’impressionnisme qui avaient une nouvelle révolution en vue. Ils y étaient établis depuis trois ans et avaient rassemblé autour d’eux un groupe d’adeptes venus des Ecoles de Paris pour l’été. Dans cet environnement ils ont rapidement trouvé leur voie, et commencé à la diffuser dans le monde. Mon premier contact avec cette forme d’art est venu par le biais de quelques-uns de ces prosélytes rencontrés aux Écoles de Paris. Leurs manières, leur caractère, leur talent, leur paresse, leurs apparents moyens financiers, tout s’opposait à mes yeux à ce que je suive cette direction. Et les chefs de file me sont restés inconnus de vue et de nom, ainsi que leurs œuvres pendant plusieurs années, sauf Gauguin bien sûr.

42-9 jeudi 1er mai, (…)

Réflexions à propos d’un pastel que j’ai fait : le n° 305 CC. Je n’ai jamais transcrit une impression avec tant de dextérité; c’est la chose la plus fluide, la plus légère, la plus « papillon » que j’aie jamais faite.

Formes, couleurs, l’espace, le dessin, la légèreté, la subtilité de l’exécution, sont comme des vibrations en fusion qui s’enchevêtrent. Je l’avais commencé un soir au soleil, des nuages l’ont rendu incertain. Je l’ai travaillé dans les gris.

42-35 Concarneau le 18 août,

Lancé cinq pastels du port pendant une des semaines les plus actives de la pêche. Maintenant, c’est le calme et la tranquillité à nouveau et je me repose jusqu’à la prochaine frénésie dans le port. Mon vieux, tu peux enfin te permettre plus de spontanéité et d’audace devant ce port compliqué envahi de bateaux. Ta maîtrise du dessin est mûre, elle traduit ton impulsion lorsque tu te laisses aller aux sensations de couleurs qui te charment. Ne t’arrête jamais pour penser au temps qu’il te faut pour dessiner des choses compliquées, tu sais que tu les dessines comme elles viennent.

42-37 29 août,

Je reviens d’un bain sur le motif de deux heures sur le port. L’esquisse au fusain à peine lancée, tout s’est mis à changer ; le vent, la marée, le courant ; le soleil a disparu, réapparu puis a re disparu. Plus rien à quoi me raccrocher. Après deux heures de bataille, j’ai réussi à lui donner vie et vigueur (…) La chose vit. Elles vivent toujours après une bataille.

42-38 samedi 30 août,

Le soir, essayé une arabesque de mouvements, formes et couleurs. La lumière sur le port était chaude, puis plus chaude par endroits et plus froide à d’autres. Et du diable si l’on devinait où elle était avant. Et tout cela au milieu d’une confusion de formes et de masses (…)

42-40 lundi 1 sept 1913,

Descendu sur la digue, pas un souffle d’air. Une marée exceptionnellement basse; des nuages traversent le soleil par bataillons et pourtant le spectacle n’est pas en haut mais en bas sur l’eau à trente pieds au-dessous.

Deux petits bateaux échoués sur la droite, leur angle ahurissant remplit l’espace à droite. Au centre, les reflets du soleil et des nuages se disputent la priorité – et ce calme irréel de la surface de la mer : Et Oh ! cette couleur verte transcendée, qui se marie aux nuages ambrés (…) Eût-ce été une voluptueuse femme nue, étendue là, mon délire visuel n’eût pas été plus fort. Je retourne à l’atelier chercher mon matériel. Hélas, quand je reviens ; la marée est légèrement remontée, les bateaux ont tourné vers le vent qui s’est levé et a rompu le charme. Mais l’idée est là ! Je serai à l’affut pour retrouver la nature dans cette volupté lascive. Et elle le fera, comme une femme nue surprise dans son sommeil dans la jouissance d’un rêve amoureux (…)

42-42 jeudi 4 septembre,

Au bout du môle à 6h45, La nature vive, tourmentée, des monceaux de nuages hauts comme des montagnes, une mer forte, agitée, les bateaux de pêche filent. Émotion profonde. Les voiles, velours brun foncé, se détachent sur la mer. L’air est vif, coloré, chatoyant sous le soleil couchant. Voilà mon émotion: un bateau de pêche passe vivement, tandis qu’un autre sort, au loin, accrochant la lumière chaude ; le bateau le plus proche taille une frange d’écume dans la mer indigo, renvoyant les remous sur la côte rocheuse à l’arrière-plan (…) Vif comme l’éclair, j’ai eu la révélation de la synthèse et, aussi vivement, mon chevalet fut à poste. Avec mes pastels, par touches rapides j’ai joué les notes, comme au piano, de toutes ces vibrations de couleurs qui s’imposaient devant moi, amplifiant l’effet général tout en conservant la simplicité qui m’avait frappé (…) 

42-47 15 septembre,

L’air est vif. Nuages de tempête gros comme des montagnes. Un port encombré, des bateaux partout. Quelques gouttes de pluie de temps en temps. Mon chevalet à l’épaule je me présente à 5h30 sur le port. J’y rencontre quinze peintres par-ci par-là, certains travaillent, d’autres regardent seulement, tandis qu’un artiste riche arrive en automobile. « Je dois saisir ces nuages » dit-il et il se met au travail sur le môle dans son automobile. Je monte mon chevalet, installe mon matériel pendant qu’un marin soûl tombe sur le quai à côté de moi en marmonnant et en tendant la main vers ma boîte de pastels en disant qu’il va la jeter à la mer.

Je le prends à la plaisanterie, j’ai peu de temps et je veux travailler. Étalé près de moi, il beugle vers les thoniers ; finalement il aperçoit un canot à rames sur la cale, tombe dedans pour finir par basculer à l’eau, soûl comme il est. Spectacle amusant mais je n’ai pas le temps de regarder. Le garçon le hisse dans le canot et rame devant une foule assemblée, vers les thoniers dans le port. Arrivé, il se jette à l’eau et revient à la nage là où je me trouve, le canot à sa suite. Le type soûl et à moitié noyé arrive juste à temps pour s’agripper aux pierres de la digue. Aussi comique que cela soit, j’ai plus important à faire et me replonge dans mon travail. Soudain quelqu’un me dit « N’avez-vous pas peur de la pluie ? » Je regarde vers la mer et j’ai juste le temps de fermer ma boite et protéger mon ébauche. Une heure de plus et j’aurais pu achever la chose comme je le voulais et comme je le ressentais.

42-50 5 octobre, Dimanche, matinée sur le port (…)

Mon chevalet est installé. J’essaie de condenser ce panorama changeant (…) Les nuages menacent sans cesse. J’ai besoin d’une demi-heure de plus car j’ai presque fini ; voilà la tempête, et je décampe car le pastel entre mes mains est aussi fragile qu’il est beau et spontané, comme une belle femme à sa toilette.

N’est-ce pas intéressant ? Je dois m’arrêter de peindre.

Bah ! Le résultat est plus beau et plus naturel tel quel.

J’emporte alors ce trésor dans mes bras pour le mettre à l’abri.

42-54 lundi 13 octobre,

Par deux fois, j’ai passé deux heures sur le port aujourd’hui, harnaché de mon chevalet, mon bloc et ma boîte de pastels (..) Je suis las des études et croquis ; j’ai besoin de quelque chose de plus ample et je m’en sens capable. J’attends donc des jours meilleurs pour peindre, et malgré tout, si je plante mon chevalet devant des croquis ou des études, j’en réalise généralement une peinture. La lune qui se lève sur l’arrière-port. La mer est basse, des filets d’eau serpentent dans la vase superbe. La voûte violette de la nuit s’étend ; au premier plan la vase s’assombrit en pourpres lumineux, là où la lune la caresse et lui donne l’aspect d’une couleur à l’huile. L’eau est totalement immobile et pourtant elle palpite là où elle atteint le banc de vase avec suffisamment de force pour créer un dessin. Plus loin, l’eau ressemble à un lac tranquille sur lequel une nuée d’étoiles danse sous la caresse de la lune.

Autour de la lune le ciel se réchauffe, la mer d’un bleu profond, sombre et intense est teintée de violet. À chaque minute, plus la lumière s’intensifie, plus la vase d’aspect gluant prend des allures de terre fraîchement labourée, tant la lune est devenue perçante.

42-57 samedi 1er novembre 1913,

Tous mes pastels de la campagne d’été dans le port sont encadrés et je m’enorgueillis de pouvoir affronter n’importe quel millionnaire. Le monde est loin, les rares personnes à admirer (mon travail) sont dispersées, les autres me sont inconnues. Je n’ai pas les moyens de voyager pour les voir. L’automne est là, l’hiver sera long et solitaire, je resterai seul avec mes trésors (..)

42-64 mardi 18 nov, Novembre !

Ton ciel est bas, sombre, morne. J’enferme chez moi les charmes de l’été : la lumière, l’air, le mouvement. Où cela ?

Sur vingt peintures. Deux par deux, chaque jour elles agrémentent mon chevalet. Elles révèlent plus que je ne l’imaginais pendant le peu de temps que j’ai passé à les faire –

42-67 lundi 24 novembre,

Hier, miss Sealy, Mme Hirschfeld, Barnes et moi-même, une longue marche.

Quelle lumière dans l’atelier de Le Goût-Gérard dans cette profonde nuit noire ! Stella est de retour de Paris.

La foire St-Martin s’en va. Je dois écrire à ma famille depuis longtemps. Je n’ai pas travaillé depuis plusieurs semaines (…)

42-70 Jeudi 4 décembre,

Mon œuvre me procure du bonheur. J’ai perdu le sentiment trouble de mécontentement d’avoir fait ma vie loin de mon pays.

Que je sois dans mon pays ou non n’a aucune importance. Impossible d’imaginer que mon travail puisse disparaître avec moi. Impossible qu’il ne s’impose pas quand son heure viendra.

Carnet 43 du 13 décembre 1913 au 31 mai 1914

43-4 24 décembre, À Pont-Aven.

Assisté à deux dîners l’un après l’autre. De 7h30 du soir à 3h30 du matin. Des artistes finnois étaient là qui faisaient partie de la colonie d’artistes, il y a trente-cinq ans, là-bas à l’Hôtel Julia. Rentré à pied le lendemain après-midi – Noël – Avec Barnes – À Trégunc nous sommes entrés dans une petite auberge pour prendre un verre ou nous avons rencontré Filiger, le peintre du groupe de Gauguin et Van Gogh (sic) lorsque j’arrivais à Concarneau il y 23 ans. Il était ivre, mal habillé et avait l’air d’un mendiant.

Pauvre homme. Dans ses travaux, je reconnais une originalité dans son œuvre et une façon de voir qui sont en vogue maintenant chez les jeunes.

43-15 samedi 24 janvier ;

Depuis cinq semaines, froid constant avec quelques jours de répit seulement il y a deux semaines (…) Nuages de neige également, mais la neige ne tombe jamais. Hélas ! « my malchance ». Je donnerais tout pour une série de peintures de neige dans le port. La connaissance que j’ai de mon matériel, la concentration de mon imagination et de ma mémoire au travail face à la nature me frappe souvent de stupeur.

 43-40 lundi 30mars,

J’aime la côte rocheuse déchiquetée, la mer violente, la course d’une tempête se prolongeant une semaine d’un seul tenant. Le mouvement conduit à la violence. Que j’aime cette démonstration de force et de puissance primitives, quand la mer me parle.

43-41 Mardi 31 mars 1914,

D’instinct, depuis quatre ans je n’ai cessé de donner plus de place aux nuages, de donner de moins en moins d’espace au traitement du sujet. J’ose donner aux nuages forme, taille, dimensions, proportions et liberté. Au-dessous, tout est normal, de dimensions connues alors que le ciel peut réduire de façon diabolique ce qui est au-dessous quand les éléments sont déchaînés. Je vis parmi les nuages et connais leur audace alors qu’au-dessous, c’est académique et réaliste.

 43-48 Dimanche de Pâques 12avril 1914,

Quelle belle journée ; le soleil, un cadeau des dieux. Le troisième dessin du moulin à vent sur les hauteurs est posé sur mon chevalet depuis quelques jours dans l’attente de l’inspiration qui lui donnera force et vie. Viendra-t-elle ? Le début est lent, alors je m’assieds et observe l’esquisse. Puis je vais à la fenêtre respirer la belle journée. Puis je prends « La vie des abeilles » de Maeterlinck, c’est leur saison. Comme cet écrivain me met à l’aise ! Il détient le livre de la nature, en retire les pensées les plus profondes, me les tend en phrases concises dans un langage simple fait de mélodie et du mystère de la vie !

43-51 Intensifie ton dessin ! Exagère le mouvement de ce que tu perçois. Quand la passion se présente, laisse son fluide t’envahir (..)

43-63 Mercredi 27 mai,

L’air est pur, lumineux, vif. Désagréable vent de nord-est. Vent froid, mais je me sens heureux comme un poisson dans l’eau. Esquissé dans mon carnet d’arbres, un sureau et un tamaris. Dessiné quatre sardines de dimensions différentes, puis en ai modelé une en aluminium. Mon idée est de les accrocher dans les petits filets de la Fête des Filets Bleus de Concarneau (…) Ma promenade à six heures du soir a été une bonne heure passée parmi les arbres.

43-64 vendredi 29 mai,

Mon atelier est propre comme un sou neuf. Le parquet brille à en réfléchir les objets. C’est ce que j’ai remarqué en me réveillant à sept heures ce matin. Tout est simplifié, chaque chose à sa place, le superflu et l’inutile éliminés. C’est l’atelier de ma vie et de mon œuvre depuis vingt-trois ans. Et je ne prête attention à son existence que depuis un an, je ne sais pas pourquoi. Le plafond du grenier est en pente des deux côtés ; deux piliers de la charpente sont transformés en arcades gothiques, peintes en bleu il y a treize ans. Marguerite tient la pièce en ordre trois fois par semaine, ce qui lui donne un air souriant qu’il n’a jamais connu.

Vingt tableaux encadrés sont posés contre le mur sur deux rangs, c’est la production de ma campagne sur le motif de l’été dernier.

43-65dimanche 31 mai, (…)

Physiquement, ma foi, je fonctionne parfaitement, et mon œuvre me donne du bonheur: J’essaie de m’accorder des plaisirs dont mon sens moral m’a privé jusqu’à présent. Certains disent que je suis heureux et particulièrement indépendant. Si c’est le cas, je l’ai gagné de haute lutte par ma manière de vivre, mon idéal et un tempérament exalté, et par l’abnégation qui m’a fait rater la plupart des joies éphémères de la vie. J’ai vécu pour mon art à ma façon, dans un lieu où je trouvais la nature telle que je l’aime tous les jours sous les yeux. Je n’ai pas choisi la technique du pastel pour suivre la mode, car je n’avais pas vu de pastels à cette époque qui auraient pu m’influencer, mais par instinct et en réfléchissant devant mes études préparatoires au fusain. Eh bien, quand je regarde mon œuvre, je ressens une assurance, une sensation de bonheur réconfortante, même si cela ne donne pas de résultats dans mon pays ni dans ma vie.

carnet n° 44 du 1er juin 1914 au 31 mars 1915

44-5 8 juin,

 Après le beau temps vide et placide, la nature a des frissons et la fièvre, des changements aussi difficiles à prévoir que ceux d’une belle femme bouillante. Le ciel, c’est son visage, la terre, son corps magnifique révélant l’incroyable incertitude de ses intentions. Avec une femme, je succomberais et souffrirais, avec la nature, je suis dans mon élément.

44-7 jeudi 11 juin,

J’ai monogrammé de nombreux dessins à l’encre spéciale. Marguerite nettoyait et époussetait pendant ce temps. Le soleil brillait, l’air était doux, j’apprécie la présence de certaines de ces demoiselles. Ce n’est que justice rendue.

44-11 vendredi 19 juin,

Et voilà, regardez ce pastel que j’ai fait.

Si vous avez l’imagination suffisamment développée, vous verrez que chaque touche a une signification chargée d’émotion. Cette capacité est due à toute une vie de dévouement. Après avoir raté les joies et richesses des premiers pièges de la nature, elles explosent là, sur mes pastels.

44-14 mercredi 1er juillet,

« Le pastel. C’est une chose écrite sous émotion devant la nature »(sic)

44-20 mardi 14 juillet, Excursion en calèche à St-Philibert et Trévignon, invité par Legendre et sa femme, naturaliste de Paris (…) Temps agité, changeant, exactement celui qu’il faut pour voir la Bretagne. St-Philibert se situe dans une vallée accidentée assez loin de la mer, pour qu’on ne l’aperçoive pas. Le caractère et l’état de conservation sont admirables. L’église, les fontaines, lavoirs, fours à pain, les puits, les fermes, les intérieurs, les costumes et les paysans, tout est intact.

Les arbres noueux près des puits dans les chemins sont profondément tourmentés. Ici, on trouve partout devant les fermes des rochers en forme de table ronde. Suis occupé à emballer quatre pastels pour Dresde, d’où doivent me parvenir deux mille cinquante francs. Des rumeurs de guerre sont subitement dans l’air. Les gens se précipitent à l’arrivée des trains. Les rues sont pleines de gens lisant les nouvelles. Je suis sceptique quant à ces inquiétudes.

44-26 vendredi 31 juillet,

(…) Tout ceci est très sérieux et je le découvre le premier août dans les journaux – samedi 1er août, Je vois la foule ce matin revenir de la gare, les journaux en main. Tout le monde est inquiet. Je les lis et je récapitule : la guerre aura bien lieu (…) A 4 heures de l’après-midi la poste reçoit la notification de mobilisation de l’armée et de la marine !

Dix minutes après, le crieur de la ville roule son tambour et informe la population à travers la ville. La consternation est sur tous les visages et mon émotion est à son comble. Dans la foule qui m’entoure, pas un sourire. Cinq minutes plus tard le postier de la ville placarde sur les murs les affiches de mobilisation préparées il y a bien longtemps (…) Le train pour Paris part à 7h20 du soir.

J’écris en hâte quelques lettres dans mon pays. La débandade du départ est quelque chose à voir ! Je vais à la gare pour dire au revoir à trois amis français qui partent (…)

44-38 J’ai manqué à noter mes impressions quotidiennes. Et pourtant je ne peins pas et suis livré à moi-même en toute liberté ; il semble que je n’aie pas autant de temps libre qu’en temps de paix (…) Je lis les journaux. Arrivée de vieux amis en ces temps de terreur – Mon état d’esprit – Je pose pour un portrait que fait (de moi) une de mes amies artiste, polonaise, belle et talentueuse ; et pourquoi pas, pendant cette guerre « kolossale » (sic) inventée par les allemands, qui a changé la vie de tous les jours (…)

Cher petit journal, compagnon de ma vie, tu dois recommencer à enregistrer mes pensées.

44-40 lundi 19 oct 1914, À propos de pastels.

Choisis ta palette sur le motif. Fabrique tes pastels toi-même, des bâtons courts, épais.

Vérifie à l’usage, chaque couleur et chaque nuance des 250 bâtons que tu utilises depuis cinq ans et tabule les (..) Cette recherche met en évidence la place de chaque couleur et de chaque nuance, pour toutes les utilisations possibles. Ce qui permettra d’en supprimer, de changer ou ajouter, et de localiser celles qui sont le plus souvent utilisées, allant du clair au foncé, du foncé au clair, chacune dans sa gamme de couleurs. Sans hésiter; supprime celles qui ne servent pas (…) Étudie l’harmonie vers laquelle ton instinct te porte, son emplacement dans l’échelle (de valeurs) analyse celles que tu emploies (…) Tu auras enfin une palette où chaque note chante juste ; puis fabrique en quantité ceux que tu emploies souvent. Voilà ce qui te permettra de travailler avec audace parce que tu auras des réserves, et tu pourras en souriant, sans souci, voir ton bâton s’effriter pendant que tu noteras sauvagement tes impulsions (…)

44-47 17 nov 1914,

Pendant cette « convulsion européenne » je ne peins pas. J’ai fait un travail de moine pendant douze jours. J’établis une tabulation systématique de ma liste de pastels originale avec les ajouts et suppressions que j’ai faits.

44-53 lundi 18 janvier,

J’exécute un pastel rapidement sur nature, avec sûreté et assurance. Je n’arrive pas à me persuader que par la suite, peindre ou dessiner puisse révéler autre chose. Il faut donc que je donne à mon travail d’atelier une autre direction.

44-55 jeudi 21 janvier 1915,

J’ai une nature saine et suis en bonne santé. Ma vie en France et mon expérience ont développé mon sens de l’humour. Cultiver l’ironie de la vie rend de bonne humeur. J’ai la chance d’avoir une nature passionnée à laquelle je ne me suis jamais laissé aller (…)

44-67 vendredi 6 mars,

C’est curieux le nombre de couleurs qui ne peuvent être utilisées pures en bâton. Le Vert émeraude et Terre verte en poudre mélangées à l’eau durcissent trop. Le Vert de Cobalt avec la plus forte dose de gomme donne des crayons faciles à travailler, mais la couleur n’adhère pas au papier: Nous avons là trois verts francs et tous inadaptés. Cadmium est inadapté pour le pastel. Jaune de Strontium en bâton produit une croûte qui doit être grattée pour être utilisé. Le Bleu de Prusse en bâtons utilisé avec de l’eau ne marche pas. Terre d’Ombre, non plus.

44-70 mardi 9 mars,

Depuis trois jours, temps froid et nuageux, par vent vif de nord nord-est. En bref, tout est « inartistique » et désagréable (…) Ce temps, en Bretagne, m’est toujours désagréable mentalement, physiquement et artistiquement.

Carnet n°45 du 1er avril 1915 au 30 août 1915

45-1 1er avril 1915,

Copié sur un de mes vieux carnets de 1888 (…) « Voici des résolutions que je dois noter et suivre à la lettre. Ma vie, mon œuvre, mes espoirs de célébrité et de succès et mon grand espoir d’amour l’exigent. Ils sont ma raison de vivre et d’espérer ; sans cela je ne pourrai atteindre le bonheur, quel que soit mon destin (…) Puisque je sais où doit être mon bonheur : travailler, travailler, travailler, pour atteindre mon but (…) Je prends la résolution de suivre une discipline rigoureuse pour mon art bien aimé (…)

Continuer à dessiner de la même manière sûre que pour le portrait de mon père, exprimer la force tout en recherchant la beauté en surface. Essayer de ne jamais abîmer l’intégralité de l’ensemble. » Eh bien, ceci a été écrit au début de 1888 et n’a jamais été relu jusqu’à ce jour : Vingt-sept ans ! Le texte me surprend (…) Je venais de faire le portrait au fusain de mon père qui m’étonne encore ; j’avais consacré deux étés à des études de 7×9 inches de paysages au lever du soleil et au crépuscule, qui m’ont tant impressionnées vingt-et-un ans après, en 1910, en les revoyant en Amérique. (…) Quel esprit troublé de mélancolie cette époque me rappelle ! J’étais amoureux de l’art et d’une femme, artiste également. Sérieux, vertueux, chaste, idéaliste, plein d’ambition, dépourvu de moyens, de relations ou d’appuis. Dix-huit mois après le début de mes notes, je voguais sur la grande mer bleue vers Amsterdam. Un boulot que j’avais trouvé m’en avait donné les moyens et une déclaration d’amour m’avait soulagé d’un cauchemar qui m’oppressait. Je devins un autre homme. Comme c’est curieux. Je n’ai pas suivi ma résolution concernant le fusain, le paysage étant devenu ma préoccupation principale ; le portrait n’a jamais eu son tour ; quant aux études à l’huile, le pastel auquel je n’avais pas songé à l’époque a pris leur place.

45-3 12 avril 1915,

Sors souvent avec chevalet, bloc de papier et une idée. (…) Je suis un pastelliste doué d’une volonté, d’une persévérance et d’une obstination qui sont un don de Dieu. Ma palette se révèle devant le « motif » après de longues années (d’expérience), et la patience qui permet de découvrir la couleur et la nuance (…)

45-8 21 avril 1915,

Je suis préoccupé depuis plus ou moins trois semaines par la recherche d’une gamme précise de quatre verts pour ma palette de pastels. Euréka ! J’ai trouvé la couleur et les tons qui me conviennent – dimanche 25 avril, Passablement torturé depuis deux semaines. Deux verts, un chaud et un froid selon le bon accord de couleurs et en quatre intensités – Purifié moi-même la craie blanche achetée chez le marchand de couleurs – Rectifié certaines échelles de couleurs pour obtenir des valeurs plus harmonieuses – Abandonné quelques nuances ou couleurs inutiles – Commencé à passer au tamis fin la poudre que je mouds m’épargnant ainsi du temps, du travail, et obtenant une poudre plus fine – La rage meurtrière a envahi toute l’Europe, je la chasse de mes pensées pendant que j’affine mes pastels.

45-21 jeudi 27 mai 1915,

(…) J’ai souffert toute ma vie pour atteindre constance, souplesse, rapidité d’exécution, et découvert que le pastel était ce qu’il me fallait à mon époque.

45-35 lundi 28 juin, Mon art, c’est le port, le mouvement, les reflets – une mer de tempête – le drame des nuages, voilà les motifs éternels.

– 45-36 mercredi 30 juin,

Grands dieux ! Quel choc des nuages au-dessus de nos têtes ces cinq derniers jours. En volumes gigantesques, ils se précipitent sous l’effet du vent. On est littéralement transporté à cette vue et la volonté artistique est telle que l’on cherche à se fondre au mouvement, et à en découvrir le secret. Travailler ? Eh non ! (…) En pleine action je me suis trouvé à manquer de certaines nuances de bleu clair pour en rendre l’effet.

Aucun des bleus dont je disposais ne peut rendre la déchirure du ciel bleu entre zénith et horizon à cet instant-là.

45-42 mercredi 28 juillet,

Un pastel ce matin, un autre cet après-midi. Le premier depuis le début de cette terrible guerre. Cette décharge d’énergie artistique me fortifie.

45-43 dimanche 1er août, (…) J’ai commencé la plus belle et la plus abondante série de pastels qui ne pourra s’arrêter qu’à la fin de la saison de pêche.

45-52 vendredi 13 août,

Ai observé et admiré le pastel d’hier soir. J’ai rendu parfaitement ma première émotion. Barques de pêche, coques noires et filets bleus, confusion totale. Bleus humides, des gris, des noirs et c’est tout (…) Je crois que je n’ai jamais travaillé sous une telle tension nerveuse. Toute ma souffrance et ma tristesse ont trouvé là un exutoire que rien, mais rien d’autre ne pouvait soulager.

45-59 29 août,

(…) Et hop ! au travail, dès que l’idée est trouvée ! (…) Cette fusion entre la nature et moi-même, quand je réagis instantanément, donne des résultats, prouve la puissance que je contrôle enfin. En fait, je ne rate que lorsque j’hésite à me lancer.

Carnet n°46 du 31 aout 1915 au 31 aout 1916

46-1 Concarneau 31 aout 1915,

Ce matin, mon chevalet installé sur le môle. La toile supporte ma boîte de pastels à hauteur de table entre les trois pattes du chevalet dont les pieds assurent un parfait équilibre. Le chevalet était face au soleil et mon système de bâche protégeait mon bloc et ma boîte de pastels. J’attends, j’attends avec ma petite idée – Une traînée blanche dans les eaux du port provoquée par le reflet des nuages (…) Trouver un sujet décoratif ne me suffit pas (…).

46-2 jeudi 22 septembre,

Le temps et le port, de peu d’intérêt depuis deux semaines. Malgré mes deux tentatives par jour avec l’envie de travailler – Impossible – Je suis allé trop loin dans mes aspirations artistiques pour me résoudre à me plier à la banalité.

46-3 samedi 4 septembre, Décidément, le bonheur n’existe pour moi que par mon art et pendant les périodes de production qui ne peuvent être continues sans abus, comme tout dans la vie. Quand elles surviennent, je me sens comme l’oiseau qui vole sans peine (.) Je trouve que mon œuvre et ma production mériteraient maintenant qu’on leur rende justice – Je n’ai jamais essayé d’être original ; personnel, oui (…)

46-9 lundi 13 sep 1915,

Déjeuné dans mon atelier. Pris le train de 1h20 pour Moélan où je suis arrivé à 3h50. Puis dix kilomètres à pied avec mon matériel dans une chaleur écrasante. Je me suis arrêté souvent en sueur. J’ai mis trois heures pour arriver au Pouldu. Et en plus, je me suis trompé de route, ce qui a rallongé le chemin. Je me suis arrêté à la Bouvette (sic) de la Plage – pension : 4F50 après discussion. C’est là que Gauguin et sa bande ont séjourné vers 1888 (…) Je suis tout près des falaises, des rochers et de la mer comme je le désirais, et si le temps pouvait changer et passer à la tempête, je serais comblé (…) J’ai diné tristement et me suis retiré à 8h30. Ô mon âme, comme je me sens triste.

46-15 Le Pouldu, dimanche 29 septembre.

De bonne heure le matin, parti sur les falaises. Composé un fusain qui me satisfait dans sa forme et son allure (…) Après-midi sur un autre dans le même coin, sa composition me plaît. Ces deux-là sont les meilleurs du voyage, car demain, je retourne à Concarneau à 1h30 et dois encore marcher dix kilomètres jusqu’au train (…)

46-16 lundi 20 septembre, Sur les falaises encore une fois de bonne heure juste pour faire un autre fusain avant de quitter. Et si j’étais resté, j’imagine les progrès que j’aurais pu faire, car je tiens mon sujet.

46-19 jeudi 30 septembre,

Je ne suis pas encore retourné à mes bateaux. C’était vraiment une semaine de visites, des peintres essentiellement, pour voir ce que j’avais fait la semaine passée (…)

46-21 samedi 2 oct,

(…)J’ai réalisé récemment que le 16 juillet 1915 était l’anniversaire de mon séjour à l’Hôtel de France (…) Je réalise aujourd’hui que je suis entré dans cet atelier le 16 novembre 1891. Un autre 25ème anniversaire bientôt. Je dois penser à m’en souvenir quand le jour approchera pour inviter quelques amis à une petite fête.

46-22 3 octobre,

Le port et le ciel avaient tant de caractère ce matin que j’y suis allé communier. Résultat, un pastel intéressant. J’étais de retour à 11h.

46-28 lundi 8 octobre,

Semaine creuse. Rien de rien (…) Ni art ni poésie dans la nature non plus que dans ma vie.

46-32 lundi 25 octobre,

Voilà onze jours que j’ai arrêté d’aller au Café de l’Hôtel de France. J’ai coupé avec cette habitude de plusieurs années de passer une heure et demie en compagnie d’un apéritif et du journal. Ce soir, mon verre est devant moi, dans mon atelier (…) Quelle est ma vie ? Travailler à mon œuvre et noter mes pensées ; tout le reste a peu d’importance.

46-34 mercredi 27 octobre, (…) J’ai un dessin « en train »(sic) sur mon chevalet. Quand je vais me coucher et quand je me réveille, j’ai l’impression que ma vie a un sens.

46-35 jeudi 28 oct,

6h30, je suis dans mon atelier avec une absinthe ; le grand dessin du moulin et 5 études en attente autour de mon chevalet. Je travaille aux ailes du dessin du moulin.

46-43 23 novembre,

Mon changement d’habitudes à l’heure de l’apéritif m’empêche d’écrire régulièrement. Maintenant j’occupe cette heure-là trois ou quatre fois par semaine en compagnie de Marie, une fois ou deux au café avec mes camarades, une fois – le dimanche – chez mon ami Toiray » et une fois par semaine au Grand Hôtel. Avec la tristesse de cette guerre, les changements d’habitudes sont forcés de suivre. Heureusement, je suis l’un des moins touchés.

Mon âge, ma nationalité, et ma stabilité depuis vingt-cinq ans me permettent de vivre dans une situation établie (…)

46-48 Ma hauteur : 1m64 soit 5feet 4,5 inches.

Mon poids : nov. 1911, 72kg

46-58 dimanche de Pâques 23 avril, (..) À mon sens, la plus grande joie est de créer une œuvre d’art. Le plus grand déplaisir est de savoir que ces moments sont limités. Créer une œuvre d’art est une opération délicate qui exige de solides conditions physiques et mentales et du tempérament réunis.

46-60 9 juillet, Des montagnes de nuages haut dans le ciel avec le soleil derrière qui leur donne vigueur, force, arabesques (…) Et en bas sur ma « mise en page », la Ville-Close illuminée et dense, solide et pourpre, dans l’ombre dormante du matin.

Carnet n° 47 du 1er septembre 1916 au 31 juillet 1917

47-5 septembre 11-12-13-14,

Sur nature entre 6h et 7h30 ces derniers jours, pour avancer un pastel. La foule derrière moi – la colonie d’artistes semble avoir remarqué que je me suis remis au travail. Avec quelle vitesse je travaille ! Le pastel griffe le papier comme des étincelles électriques ! Il coupe, saute, bondit, s’écrase avec la force d’émotion nécessaire à une exécution rapide.

47-6 Vers une nouvelle technique. Pour éviter de surcharger, une surface : si, comme cela arrive parfois, une surface est surchargée les touches finissent par ne plus avoir de sens. Aujourd’hui donc, pour la première fois, j’ai effacé le surplus de pastel. Il reste un film teinté sur le fond et les touches que j’y ajoute retrouvent leur vibration première, à laquelle s’ajoute le charme du dessous. Le résultat a de la profondeur, transparence et finesse.

47-11 vendredi 29 septembre,

ce soir j’ai peint un pastel dans le port. Soirée glorieuse et rose. Sardine en abondance, thoniers en quantité. L’air est doux et humide. Le bruit court que trois thoniers ont été torpillés ; cela expliquerait pourquoi ils restent par là. Je dois mettre plus de fantaisie et d’audace dans mes peintures. La nature est trop souvent comme je suis habitué à la voir.

47-14 dimanche 1er octobre,

Avec le pastel, pense en valeurs de lumière, garde la touche légère, aérée, élastique – et quand tu charges, force « électriquement », tout en gardant l’espace et la forme en équilibre. Ce que je fais au pastel sur nature dépend de mon centre d’intérêt : le ciel, l’eau, les reflets ou les bateaux, selon ce que je choisis de laisser dominer.

47-17 Je considère mes pastels comme de véritables odes au climat breton (…)

47-34 15 mars,

(…) Le travail au pastel sous le coup d’une émotion ne doit pas durer plus d’une heure. (…) En France, l’amour de l’art est tel qu’un artiste peut échanger n’importe quoi contre une œuvre. J’adore saisir l’eau dont la fluidité change et joue à cache-cache. Reflets, vibration -dessin, structure-Réflexions à propos du dessin 388 BB 100×92 cm. La proue du bateau au premier plan contre un autre bateau derrière sur la droite, qui se reflète sur la coque du premier. Noter soigneusement cette combinaison de masses sous plusieurs angles, le degré de luminosité, de densité, et la réfraction de la lumière dans l’interprétation des couleurs.

47-48 15 avril 1917,

Il fait beau, je suis en bonne santé et le plaisir de regarder mon œuvre me rend heureux.

47-59 1er Juillet 1917,

La plus grande partie de ma vie, j’ai regardé mon œuvre avec mécontentement. Depuis quelques années, je regarde tout ce que je fais avec plaisir. Un plaisir qui s’accroît chaque fois que je la regarde. Alors, vanité ou déchéance ?

Carnet n° 48 du 1er août au 31 décembre 1917

48-3 mardi 7 aout 1917,

Ce que je connais de plus beau : un port encombré sous un ciel chargé le soir. La sensation la plus agréable : l’interpréter. Le plaisir le plus grand : le contempler plus tard et en retrouver la beauté, les sensations renouvelées plus fortes encore -bleus » voilà le titre de mon dernier pastel, dont l’originalité et les couleurs me font penser au tissage des tapisseries flamandes où le bleu domine quand le temps a effacé les jaunes et les verts (…) 

48-28 vendredi 5 octobre 1917,

Hier soir, un pastel ; effet de nuages sur les eaux remuantes du port. Je suis rentré, j’ai encadré et contemplé le résultat dans le débarras de ma tanière. Je me régale de ces rares moments de bonheur dans ma vie. La nuit est tombée. Je m’achemine vers le café où j’aurai mes allumettes, mon tabac, un verre, et le dîner qui m’attend comme d’habitude (…)

48-38 5 novembre,

Réflexions sur deux pastels récents. Ils ont été exécutés avec passion. Techniquement : satisfaction.

Mécontentement côté composition et distribution de la lumière, des ombres et de la couleur, excité que j’étais par la rage de ne pas trouver ce que j’attendais de la nature.

48-51 lundi 10 décembre 1917,

(…) Une goutte d’eau de pluie sur un pastel en altèrera définitivement le ton. Pourquoi pas du fixatif alors ? Comment comprendre que lorsque je fabrique mes propres crayons de pastel le mélange de gomme et eau, une fois sec, retrouve sa couleur originale ?

Carnet n° 49 du ler janvier au 30 septembre 1918

(…) 49-65 Je travaille à nouveau sur le motif à des esquisses rapides au fusain, deux ou trois par séance, et j’essaie d’en tirer des interprétations libres. Quelques pastels osés de couchers de soleil sur le port prennent corps maintenant que l’audace a enfin surmonté la contrainte.

Carnet n° 50 du 30 septembre 1918 au 30 novembre 1919

50-10 29 octobre 1918, (…) Appelez-moi « Fou de fusains » ou « Charcoal crazy Charley » c’est comme ça que je signerai plus tard, je l’espère (…) 

50-14 11 novembre 1918,

Emotion intense : La guerre est finie ! (…) jeudi 28 novembre 1918, Je suis né sans héritage et j’ai vécu sans protections ni encouragements financiers, mais j’ai la chance d’avoir du talent et des idées, et une répulsion pour l’art mercenaire.

50-20 Ma jeunesse a été un mélange tyrannique de raison et de crainte.

50-40 Concarneau, août 1919,

La tempête est passée (..) La nature agitée est pittoresque et vive comme le cinématographe mais je sais la suspendre, l’organiser, choisir et synthétiser.

50-42 3 septembre 1919,

Je travaille au fusain tous les jours sur les quais. C’est l’époque où le port a du caractère, des conditions atmosphériques favorables, et où l’instabilité provoque l’artiste. Chevalet à l’épaule, blocs de papier à la main, j’arpente les quais comme un empereur inspectant son royaume pour en apprécier la prospérité (…)

51-1 1er décembre 1919,

(…) J’ai atteint la maîtrise du geste et de la technique de peinture au pastel ; appelez cela « Fromuthien »(sic) – Je suis de bonne humeur. À l’abri d’un petit port, ma vie a rencontré la nature et elles sont entrées en communion. Jusqu’au jour où vie, mouvement et fluidité ont donné des résultats qui me rendent heureux. C’est curieux, comme un pastel peint dans un état d’esprit calme à moins de qualités que lorsqu’il est peint impulsivement, sans retenue ni recherche du dessin (…)

51-274 avril 1920, J’ai voué ma vie à un célibat librement consenti.

51-42 octobre 1920, Mes qualités sont l’ordre, la méthode, du tempérament et de la passion, mais aussi raison, timidité. C’est un mélange heureux pour un artiste qui a choisi le pastel dans la cellule tranquille où il crée. – Ma palette comporte 255 nuances et mon instinct sûr ne dépassera pas ce nombre. O, combien je l’étudie ! Autrefois ma palette était composée de verts, de bruns et de gris, base de l’harmonie générale. Depuis dix ans, elle s’est transformée en harmonies de gris et de bleus. Le changement de couleur des filets de pêche du « terra cotta » au bleu en est la cause principale, mais aussi parce que le bleu, le gris et le violet représentent pour moi l’essence même de l’air et de la couleur de la Bretagne (…)

51-43 Novembre, Les ciels que je peins peuvent être ambre, vieux rose, perle, violet mais aussi vert mousse pâle (…) Je crois que j’ai atteint la pleine maturité dans l’art de peindre au pastel d’après nature. Avec ce médium, je trouve les notes et le registre de couleurs aussi simplement que la vague qui enfle (…) Cette année est consacrée à l’analyse de ma palette. Oublieux du monde qui m’entoure ou de tout autre centre d’intérêt aussi important soit-il, je viens de passer un mois concentré passionnément sur cette étude (…) Cette période d’analyse n’est jamais volontaire, elle s’impose tout naturellement à moi tous les six ans.

carnet n° 52 du 1er janvier au 1er décembre 1921

52 1er janvier 1921, (…) Voilà trente ans que je peins en toute liberté sous influence de la nature (…)

52-12 septembre 1921, Un port animé, un ciel en mouvement opposé aux eaux fluides, le remue-ménage d’une bonne prise de sardines, voilà l’ambiance qui convient à mon tempérament pour en exprimer le caractère (…)

carnet n° 53 du 1er décembre 1921 au 31 décembre 1922.

53-1 Réflexions de janvier, Tranquille est ma vie. Il est naturel d’être l’esclave consentant d’une vie simple quand quelques habitudes suffisent : peindre et penser, lire et noter mes réflexions, prendre de l’exercice physique régulièrement et m’occuper de tout moi-même, voilà ma règle (…) La difficulté aura été de découvrir le bon équilibre et de m’y tenir jusqu’à ce qu’il devienne le charme même de la vie – Je pense que mes pastels révèlent une personnalité et une qualité d’exécution exceptionnels. J’ai été forcé à l’exil pour suivre ma voie de sérieux artistique. Cet exil volontaire est devenu très vite agréable, en France. Pendant trente ans, le manque de reconnaissance de mon pays ne s’est pas démenti. Mais j’ai pu ne pas en tenir compte et me suffire à moi-même en dépensant peu, soutenu par quelques ventes.

53-5 À propos de pastel : le bâton de pastel doit être suffisamment dur pour permettre une exécution vigoureuse; assez tendre pour donner qualité et ténacité au moindre apport d’une couche de pigment. Les couleurs pures doivent adhérer naturellement. Si un pigment n’adhère pas naturellement, on doit lui ajouter de la gomme aragante (..) L’ensemble de la palette doit avoir la même qualité de tendresse et d’adhérence pour laisser toute liberté à un geste passionné au service d’une émotion. Les couleurs doivent être inaltérables, résistantes à la lumière et à une humidité normale.

53-8 avril 1922, Un artiste peut avoir mauvais caractère et ne jamais manquer à son sens artistique.

53-14 Quelques réflexions à propos de mon œuvre : mon sujet est universel. Le ciel, l’eau, le mouvement des bateaux, les reflets en sont les éléments. Je parviens à rendre instantanément la densité de l’air, la couleur, les nuances. Un seul élément a changé : l’accastillage des bateaux (…) En un peu plus de trente ans, je suis devenu le maître sur mon terrain, tout ce qu’une âme d’artiste peut accumuler s’exprime maintenant en toute liberté (…) 31 octobre 1922, De la qualité de mon œuvre, je ne doute point ; ce que le futur en dira, je ne sais point (…)

53-17 Réflexions de novembre – 30 novembre,

Je peins trois chaloupes sardinières qui rentrent vent arrière sur trois plans différents. Je voudrais en garder l’impression de force et de simplicité, traiter à la fois les plans et garder la cohésion de l’ensemble. Je voudrais garder l’unité de la composition en quelques traits forts. Je voudrais garder le rythme des distances et respecter la force des éléments sans trahir la réalité (…) Mon œuvre possède maintenant audace et sobriété, et une part de mystère inexprimable.

carnet n°54 du 1er janvier au 31 décembre 1923

janvier 1923, Aujourd’hui le paysage en fête s’était paré de gemmes, nimbé de perles d’humidité tandis que l’air était d’argent.

54-4 Réflexions de mars 1923,

Être un artiste qui n’a jamais reçu de commande revient à devenir son propre commanditaire – Je me suis commandé vingt-quatre grands dessins du port au Fusain. J’en ai déjà fait douze, absolument comme je l’entendais. Ou aurais-je bien pu trouver un mécène assez malin pour commander un tel projet ? 

54-5 Avril, Observation de la nature : un ciel d’orage dense, bleu ardoise, quelques rouges, jaunes, verts, blancs et bleus atténués.

54-7 Réflexions sur l’art. Mai,

Je suis en train de faire une série de douze pastels de 46x42cm et douze pastels de 31x28cm. Après avoir exécuté le grand, je le refais aussitôt dans une version plus petite en le simplifiant (…) Je reprends les mêmes couleurs, environ 50, la mémoire ayant reconstitué la palette exacte. Voici ce qui se passe : mon acquis est tel, mes souvenirs sont si bien engrangés que (je les) restitue en peintures avec plus de vitalité, de simplicité et de mouvement que les originaux. J’élimine de 8 à 10 nuances et en rajoute quelques-unes qui donnent plus de force. Les pigments dont ma palette de pastels est constituée sont stables et les tests confirment leur résistance à la lumière – Bienvenue au printemps! Je me sens bien mentalement et spirituellement, parfaitement physiquement, et productif artistiquement – La technique du pastel a une existence modeste. Sa force est d’exiger de la délicatesse.

Comme la rose, le papillon, le bourgeon naissant, il est fragile au toucher sauf pour le créateur.

54-11 septembre 1923, (…) Je suis le découvreur d’une certaine manière de peindre le port au pastel et au fusain (…)

Observer un port, en pénétrer le sens pour créer une œuvre artistique a été toute ma vie. Je dois l’originalité de mon œuvre, si elle existe, au choix du médium, de la technique et de la forme, et à cela seulement. Je réalise cela maintenant quand mon inspiration jaillit comme l’eau de source (…) Je n’ai jamais pris de boissons pour stimuler mon inspiration, mais la séance terminée, un verre et ma pipe cristallisent les sensations que je viens de vivre. À Concarneau sur mer, je vois certainement une centaine de peintres chaque été. Cela fait maintenant trente ans que je fouille ce port dans cette région si riche en mer et en marins, en campagne et en paysans, religion, coutumes et distractions ; riche en variations climatiques, en orages, tempêtes, humidité et légèreté de l’air, en douceur du climat pour travailler dehors (…) Ce port est une merveille ! Je l’admets, mais je dois aussi admettre que j’en suis le pionnier.

54-12 octobre, Réflexions sur l’art, 1923

(…) Ma palette de pastels est composée de climat, de mélancolie et d’humidité. Je l’ai conquise sur le port en la simplifiant, en la cristallisant pour en garder 225 nuances de couleurs (…)

54-14 Le pastel donne une splendeur de vibrations permanentes de la couleur, quelle qu’en soit la profondeur ou la tonalité, elle ne change pas. « Les caprices de la matière sont réduits au minimum avec le pastel » (sic)

carnet  55 de janvier 1924 au 24 novembre 1924

Le 6 septembre 1924, Vigueur; force, puissance ! L’exprimer a été l’obsession de ma méthode. Mémoriser, donner vie et corps à la diversité « cosmique » d’un port (…)

16 septembre, La corrélation entre le pastel et le fusain est évidente puisque peindre au pastel, c’est en même temps dessiner et mettre en couleurs.

2 octobre 1924, Hier et aujourd’hui, record de compositions au fusain. Premier en 75×46 cm s’intitule « Dessin et effets d’u tempête sur le port » – puis un format 75×69 vertical – encore une peinture d’après une étude intitulée « Nuages perlés et voiles bleues » (…)

13 octobre 1924, Concarneau sur mer en Bretagne concentre tout ce qui a attiré artistes de tous pays depuis soixante ans. C’est important car les artistes sont difficiles à contenter question « milieu » ou sujet (…)

14 novembre 1924, Le papier Ingres Supérieur Blanc est le support sur lequel je compose mes fusains, que je considère comme œuvres d’art accomplies une fois terminés. À tel point que j’hésite à les transformer en pastels (…) Le fusain, je le fixe en le recouvrant d’une pellicule d’un gris chaud composé d’encre indélébile et d’eau distillée. Le résultat est un lavis diapré sur lequel j’applique le pastel en une deux séances. Si l’un ou l’autre élément ne devait pas marier au trait du fusain, je l’enlève avec du pain, essuie l’endroit et je recommence.

carnet n° 56  Le 16 juillet 1930,

Cette date correspond à la quarantième année de mon arrivée à Concarneau. Je fais la liste de ma production que j’ai enregistrée à partir du n° IBB en 1895, avec la date, signature, étiquette, numéro. Mon cahier totalise 950 numéros dont 116 sont à Philadelphie. Les œuvres vendues, ou dont je me suis défaites, représentent les 3/8ème. Il reste donc les 5/8ème dans mon atelier. 14 numéros sont en exposition temporaire ou chez des marchands comme suit :

Edimbourg, Nantes, Quimper, Laboratoire du Collège de France. Ce 16 juillet 1930, j’ai 48 grandes peintures encadrées, 30 dessins encadrés, 35 pastels sous verre, scellés mais non encadrés.

Le carnet 56 est le dernier. Il contient l’adresse de sa famille chez son frère August à Philadelphie ; l’adresse de son frère William ; une liste des six triptyques n° 929, 940, 941, 950, 937 et 952 en 140x69cm qu’il a faits entre 1929 et 1935 ; une « Chronologie des dates qui méritent d’être retenues » (de 1919 à mars 1936) et ses petits comptes journaliers du 15 janvier au 24 avril 1937. Charles Henry Fromuth est mort le 26 mai 1937 à Concarneau.

Il reste des pages vides dans le carnet 56.

Très soucieux de la pérennité de ses œuvres, Fromuth avait soigneusement préparé leur conservation.

Il était convenu qu’après sa mort, son œuvre repartirait chez son frère en Amérique. Il avait méthodiquement et obstinément préparé, classé, toutes les œuvres de son atelier. Il avait fabriqué des caisses pour les expédier. Les caisses étaient répertoriées, numérotées et la liste de leur contenu rigoureusement établie.

Soucieux de protéger les fusains et les pastels contre l’altération du frottement ou de l’humidité, il avait établi un système d’encadrement très sophistiqué.

Les pastels et des fusains étaient pointés sur un panneau de carton ou de bois. Puis cédez sous-vitre. Les grandes pièces étaient fermées par un dos de bois. Les dos en carton étaient traités au vernis, une à 2 couches virgule pour l’empêcher d’absorber l’humidité ambiante, virgule et de la transmettre aux pastels. Au dos des grandes œuvres destinées à figurer dans des expositions à Paris ou à l’étranger virgule, il apposait son pochoir.

Il collait. Une étiquette Manuscrite avec le numéro de l’œuvre, son titre (en anglais ou en français parfois), La date et son nom. A certains titres, il ajoutait, « souvenirs de… » Lorsqu’une œuvre avait été créée en atelier, d’après une étude faite à une autre date, souvent beaucoup plus ancienne point, les peintures à l’huile sont répertoriées n°AA. Les fusains n°BB, les pastels n°CC

Sur chacune de ces œuvres, fusain ou pastel, Il apposait le cachet de son monogramme.

Fromuth, unique en son genre

Avant tout, Fromuth fut unique en son genre, tant comme artiste que comme individu. Impossible de prendre son travail pour celui d’un autre, ni de confondre sa vie avec celle de ses contemporains. Cette singularité lui valut d’être reconnu comme « l’artiste des artistes », mais l’a sans doute tenu à l’écart de la faveur du grand public.

Fromuth fut un artiste remarquable sous bien des aspects. Deux sont décisifs. Le premier fut cette obstination à peindre des bateaux au mouillage à Concarneau ou navigant aux alentours de ce port de Bretagne où il vint en 1890, arrivant par Paris de sa Philadelphie natale où il avait étudié auprès de l’éminent – et non moins singulier – peintre américain Thomas Eakins.

Pendant près de 50 ans, Fromuth demeura à Concarneau, où il mourut en 1937. Jamais il ne se lassa de peindre ses motifs préférés, et les infinies variations qu’il savait y trouver.

Le second caractère remarquable de Fromuth tient à la progression de sa maîtrise du dessin. Au fil des ans, son geste évolua avec une sûreté croissante d’une représentation soigneuse et prudente à un trait vigoureux et à des formes puissantes. Vers la dernière décennie de sa vie, Fromuth avait créé une écriture personnelle de vagues et de clapot, de voiles et de coques, de tempêtes et de calme. C’est sans erreur possible la riche récompense d’un long cheminement sans détours.

Les autres aspects exceptionnels de la vie de Fromuth sont marqués par l’obstination, la persévérance et, sauf pour la compagnie de ses camarades artistes de Concarneau, par l’isolement. Il ne se maria pas et ne semble avoir entretenu aucune liaison durable; il avait trouvé gîte et couvert à l’Hôtel de France, à deux pas de son atelier qu’il occupa de nombreuses années. Après une période de recherche qui ne dura pas au-delà des années 1890, Fromuth s’en tint pendant quarante ans aux seuls pastels et fusains comme moyen d’expression, fabricant lui-même ses pastels à partir de 1907. S’il s’inspira d’autres artistes, il en reste peu de traces dans son œuvre.

Cette obstination se trouva largement récompensée. En se vouant à un seul sujet, en un seul lieu, pendant de nombreuses années, en utilisant un seul médium, ou presque, Fromuth développa une capacité hors du commun à saisir certains « effets d’atmosphère » de mer, de nuages, de voiles et de vent sur les bateaux et la côte du Finistère. Les tonalités de ses pastels ont capté la lumière et les couleurs spectaculaires de la région qui, autant que ses peintures, continuent d’émerveiller et de stimuler l’œil.

En se fermant au reste du monde artistique – à l’exception des artistes de Concarneau – pour poursuivre sa voie à son propre rythme, Fromuth fit en sorte de se suffire à lui-même.

Sa prédiction, selon laquelle il ne serait reconnu que 50 ans après sa mort, s’avéra exacte. Et malgré la très complète rétrospective du Musée de Pont-Aven en 1989 -qui mit l’auteur en présence de l’œuvre de Fromuth- et les expositions de la Galerie Gloux -qui mirent l’auteur en présence de F. et J.M. Gloux- Charles Henry FROMUTH n’a pas suscité l’attention qu’il mérite de toute évidence. Qu’il demeure relativement peu connu, surtout aux Etats-Unis, son pays natal, témoigne de la distance qui existe toujours entre les modes artistiques et l’offre d’une œuvre aboutie.

R.M. Viles