La Dépêche de Brest 18 mars 1899 par Auguste DUPOUY (1872-1967)

Concarneau & ses peintres
Il est un coin de notre Cornouaille qui semble devenu pour l’art une sorte de petite patrie: c’est Concarneau. S’il partage avec bien d’autres le privilège d’attirer les artistes, il est curieux qu’il soit à peu près le seul à les retenir. Ailleurs (au Huelgoat, à Pont-Aven, à Pont-Croix) ils vont passer une saison, s’approvisionner pendant les beaux jours de croquis et d’études qu’ils achèveront, qu’ils interprèteront à Paris. Mais Concarneau a ses fidèles que l’hiver breton n’effraie pas. C’est peut-être que la nature elle-même y est artiste comme nulle part. Du moins faut-il avouer qu’avec les vieux remparts de sa « ville close », ses quais grouillants, ses thoniers, ses chaloupes, avec sa baie pareille à un vaste panneau décoratif et le fond boisé des collines avoisinantes, Concarneau offre à l’observation de ses peintres un champ singulièrement riche et fertile. Pour tout dire, ajoutons qu’ils y trouvent, tout comme aux abords de la place Pigalle, des ateliers et des modèles, et que ce sont là des avantages qui comptent.
Enfin, que ce soit une raison ou une autre, ou toutes ensemble qui les aient décidés, toujours est-il qu’il y a là une colonie intéressante d’artistes qui honore notre pays, le fait mieux connaître, et mérite par-là que nous la connaissions mieux.
Quand je parle de colonie, j’exagère. Parmi les peintres qui habitent Concarneau, il y en a au moins un qui est concarnois, M. Guillou, et un autre qui l’est pour ainsi dire devenu, M. Deyrolle. Je n’ai pas à les présenter, leur réputation n’étant plus à faire; mais il est bon de savoir que c’est de là qu’ils l’ont conquise. C’est de là que chaque printemps ils envoient au Salon des Champs-Elysées quelque tableau familier de la vie des champs, quelque drame ou quelque scène joyeuse de la vie des ports. Avec des qualités diverses, ils représentent l’un et l’autre la saine tradition de l’art français. Très fidèles à la religion du beau, ils ne répudient pas le joli, et n’en observent pas moins le caractère. Car, m’explique M. Guillou, avec une verve que je regrette de ne pas retrouver sous ma plume, c’est une erreur fréquente que de faire résider le caractère dans la laideur ou dans la gaucherie : l’originalité d’une race n’est jamais plus sensible que dans ses types achevés et purs. Vivent donc les matelots râblés et les robustes jeunes femmes, les vifs moussaillons et les fraîches fillettes que tous deux ils aiment à peindre!
Cette année, ils n’auront pas encore trahi leur inspiration coutumière. M. Deyrolle expose une gracieuse petite toile, Sortie de messe, (trois personnages : une paysanne à la mode de Beuzec, une petite fille endimanchée, un mendiant cul-de-jatte ; au fond, le porche en granit d’une église, avec une porte entr’ouverte aux lumières de la nef, et au rêve) puis, un tableau de plus grandes dimensions, où une belle fille, debout, un panier sur la tête, sourit, comme heureuse de sa beauté et de sa force, au-dessus de toute une pêche multicolore répandue à terre, sur un fond de voiles brunes et de ciel doré par le couchant.
De M. Guillou, deux envois aussi : une marine d’abord, de l’eau glauque fouettée par le vent, une barque où une femme du pays godille de ses deux bras nerveux, tandis qu’un vieux pêcheur, revêtu du cirage jaune, se penche pour embarquer un casier à homards ; au loin, la côte de Beg-Meil, bleuie par la distance et par le matin ; et là-bas, c’est une aurore inquiète qui perce avec peine un ciel voilé et jette un peu de sa lueur sur les crêtes des vagues. Son autre toile nous transporte dans une campagne paisible et discrètement ensoleillée : une fillette est assise sur l’herbe et garde un bébé, sa petite sœur sans doute, qui va s’endormir bien couchée sur «ne botte de foin. Rien de plus simple, n’est-ce pas ? Mais M. Guillou aime les sujets précis, et alors il a imaginé une tartine dans la main du bébé, et de poser sur cette tartine l’aile d’un papillon gourmand ; c’est gentil, un peu mignard peut-être. Mais comme on aurait tort de ne pas croire populaires ces mignardises ! J’ai vu dans les chapelles de la côte des têtes barbares de vieux saints, que la piété de nos pêcheurs avaient couronnées de fausses fleurs, les plus délicates, les plus blanches qu’ils avaient pu trouver. Ne reprochons pas à l’ami de ces pêcheurs et à leur peintre d’avoir gardé quelques-uns de leurs goûts.
M. Granchi-Taylor est aussi, avant tout, un peintre de marins ; mais, plutôt que le marin de Concarneau même, qui a les allures volontiers « dégourdies » d’un citadin et d’un navigateur, il s’est plu à étudier le marin-paysan des petits ports voisins : Lanriec, Névé, Trévignon, si fréquent sur les côtes bretonnes, et si pittoresque ! C’est un type moins turbulent, plus lourd et plus gauche, dont M. Granchi adore (au moins comme artiste) la passivité quasi animale. Des attitudes simples, des physionomies calmes et sans pensée visible, des gestes sobres, des membres économes de mouvement, voilà ce qu’il aime à rendre sur des fonds d’eau paisible et de ciel faiblement lumineux. Elève de Cormon, il a gardé du maître la touche large et ferme, mais non le goût pour l’action violente. Dans la toile qu’il destine cette année au Salon, et que, par un procédé simplificateur qui lui est spécial, il a encore traitée en fusain teinté, il nous présente un pêcheur en chapeau large de paysan et un mousse ; à leurs pieds sont les paniers de poisson qu’ils veulent vendre. Mais comme la vente les préoccupe peu ! Le pêcheur, indifférent, les bras croisés sur la poitrine, regarde à peine son poisson : il attend ; et le mousse regarde ailleurs. D’autres peindront les aspects tragiques .ou gais de leur existence ; ici, c’en est le côté flâneur, dans tout ce qu’il a de reposé et de profondément fataliste.
Si M. Granchi est presque arrivé à rendre le personnage humain comme une simple chose, on peut dire que les barques de M. Fromuth ont la valeur et la vie de vrais personnages. M. Fromuth est américain et pastelliste. Il me dit pourquoi il s’en tient au pastel : c’est qu’il permet, mieux que l’huile et l’aquarelle, une correspondance rapide entre la pensée et l’exécution. Depuis quatre ans, armé de ses fusains et de ses pastels, M. Fromuth parcourt les quais de Concarneau, et traduit sur le papier les impressions cueillies au hasard de ses promenades, croquant ses bateaux de face, de profil, au repos, en marche, isolés ou en groupe, sans avoir encore épuisé les sujets. Jusque-là, le bateau de pêche était un accessoire; on le chargeait de personnages ou on le reléguait aux derniers plans. M. Fromuth a eu l’idée originale de le traiter pour lui-même, pour sa forme, pour sa couleur, pour ses filets et pour ses voiles, pour les reflets de l’eau sous la quille, pour sa place et son attitude dans l’air. En ce moment, il travaille à un panneau représentant des barques à quai, rien que des barques, rendues de cette façon réaliste, et pourtant décorative, car M. Fromuth est un grand admirateur de l’art japonais, et pense que ! la peinture doit être surtout une décoration.
Avec M. Hirschfeld et M. de Marinistch, nous revenons à la peinture à l’huile et à l’étude de la figure humaine. M. de Marinistch s’intéresse volontiers aux luttes de l’ombre, de l’air et des lampes : son tableau de cette année, la Lettre au Pays, nous introduit dans une cabine d’islandais : quatre rudes marins autour d’une petite table, et un mousse qui écrit, religieusement suivi par ces quatre bonnes têtes à demi barbares, dont on ne voit pas les yeux, mais dans lesquelles on n’en devine pas moins une attention intense et enfantine. Sur le milieu de la table est posé un petit fanal, qui éclaire à plein le visage du mousse, une tête encadrée de barbe frisée et drue. Un escalier monte vers une trappe, par où descendent des lueurs froides et bleutées, qui s’accrochent dans l’ombre aux cassures des cirages et des suroîts. Il y a là une figure à contre-jour d’un relief saisissant et d’une remarquable transparence, malgré l’ombre. Toute cette toile est d’une manière sobre et vigoureuse, où la vigueur n’exclut pas la délicatesse et la nuance.
Quant à M. Hirschfeld, il donne les derniers coups de pinceau à ses Pilleurs d’épaves, une toile importante et pleine de fougue, dont l’idée lui est venue après une excursion jusqu’à la Torche de Penmarc’h. C’est là, en effet, qu’il a placé la scène : se détachant sur un ciel livide de tempête, la pointe granitique de la Torche semble un fauve accroupi sur les eaux. Au premier plan, une foule de paysans sauvages, hommes et femmes, crie et s’agite, armée de crocs, chargée de butin, devant la carcasse d’une goélette que l’orage a roulée sur la grève. Dominant tout ce tumulte de sa haute taille, de son grand calme, de l’éclat de sa veste en toile cirée, un vieillard regarde, une hache sous le bras. C’est lui qui fait l’unité de tout le tableau, autour de lui que s’ordonnent les lignes et les couleurs de l’ensemble. Dans ses longs cheveux maigres passe la rafale du large, et l’on devine que l’air est imprégné de triste et lourde humidité.
J’arrête ici cette énumération, me bornant à parler des ateliers que j’ai vus, avec le regret de n’avoir pas visité les autres, et m’estimant heureux si ces quelques notes n’ont pas trahi le talent des artistes dont elles ont voulu donner une idée ou préciser celle qu’on en pouvait avoir.
A. DUPOUY.
La Dépêche de Brest 30 octobre 1933 par Victor Giffard

(…) » désir de parfaire ses études artistiques, Fromuth prit le chemin de l’Europe virgule et un beau jour, exactement le 17 juillet 1890, il débarqua en garde Concarneau. Depuis cette date, Fromuth n’a jamais quitté notre pays 2. Il occupe le même atelier depuis 1891 ! Et prend ses repas à la même pension !
Notre pays le conquis d’emblée et l’emprise fut tellement forte qu’il n’a cessé un seul instant dans l’étudier tous les aspects. Depuis le premier jour au travail devant la nature virgule le travail seul a rempli sa vie point Fromuth lui a tout sacrifié : solitaire de l’art, il n’avait que que pour lui point pour employer une expression moderne virgule il s’est abstrait de toutes les contingences.
Un seul maître l’art; un seul compagnon, le travail. Son cerveau a tout enregistré, couleur et mouvement. Servi par une mémoire d’œil extraordinaire, il n’a désormais qu’à puiser dans le bagage formidable accumulé dans ses cartons. Sa palette est un clavier, chaque touche qu’effleurent ses doigts fait surgir à sa vue mentale la couleur exacte qu’il a notée.
Fromuth peint avec ferveur la Bretagne grise et tourmentée s’efforçant d’en exprimer l’atmosphère exacte, ignorer des peintres de l’été.
Ses modèles préférés ? La mer et les barques, la mer poussant ses vagues échevelées à l’assaut des durs rochers, les ciels d’équinoxe chargés de lourdes nuées, les chaloupes sardinières, noires de coaltar, salies par les embruns, les voiles brunes que les intempéries ont délavées.
Possédé par le démon? Ou le Dieu? De l’art. Fromuth travaille avec fougue, avec emportement. Nettes, rapides, les touches se succèdent sur son papier, sans jamais de reprise. L’exécution est franche, brutale même, mais d’une sincérité sans égale.
Quelques traits situent le sujet point la barque ou s’incorporent les hommes et les agrès devient une entité vivante que la mer lourde soulève sur son échine. Voile et filets claquent dans la brise. Le bateau glisse sur l’eau, dont se perçoivent la densité et la profondeur, les contours, dont le dessin demeure précis, se fondent dans l’ambiance et c’est devant l’œil étonné miracle du mouvement de la vie.
Fusain ou pastel, quelle que soit la matière employée, elle demeure riche virgule la couleur puissante et généreuse.
Par la gradation savante des tons virgule du gris le plus clair au noir le plus profond, Fromuth tir du fusain les effets incomparables virgule à la fois puissants et délicat virgule et dont le charme est prenant. Le pastelliste a peu à peu simplifier sa palette, les nuances nombreuses du début on fait place à quelques temps de fondamental la richesse surprenante de la couleur s’en est trouvée accrue virgule et tel pastel que j’ai admiré, sardinier au soleil couchant, est un éblouissement. Dans l’atelier que je connais bien, nu comme la cellule d’un moine, garnie de cartons gonflés et d’œuvres nombreuses, tournées contre les murs virgule le peintre fait défiler devant mes yeux charmés quelques-unes de ces dernières œuvres.
Son adresse, dont il est fier : Concarneau
Victor Giffard
The New York Sun 14 février 1930
Un extraordinaire peintre américain, Charles Fromuth, de Philadelphie, célèbre aujourd’hui son 60 9e anniversaire et sa 40e année de vie en France point il n’y a sans doute aucune ville au monde ,à part Concarneau – et ce n’est jamais qu’un port de pêche Breton agrémenté d’une station balnéaire- vers laquelle tant de peintres américains accourent point ce qui les attire le plus, c’est bien sûr la couleur est rien n’est plus coloré que Concarneau en été virgule avec sa flottille de voile rouge sur une mer turquoise et les filets Bleus pendus aux mats.
Mais il y a Fromuth, en plus il est reconnu « peintre des peintres » et la plupart de ses ventes sont faites à des amis artistes.
Fromuth n’expose jamais point il est exposé virgule bien sûr virgule il y a 20 ans virgule à New York. Puis il a décidé de laisser le monde des amateurs d’arts venir à lui point il se contente de peu point ici virgule il a un atelier que beaucoup d’artistes mondains pourrait lui envier virgule et ses amis m’ont raconté, qu’un vieux bail expiré depuis longtemps et maintenu en vigueur par une logeuse admirative, ce qui lui permet de ne payer qu’un loyer symbolique. De temps à autre virgule à la belle saison ,1 peintre américain, cherchant l’inspiration, mais peut-être aussi avec une arrière-pensée de spéculation, lui rend visite et achète une peinture de Fromuth. C’est à port suffit à équilibrer le budget d’un artiste célibataire jusqu’au passage de l’amateur suivant.
Certains acquéreurs sont sans doute intéressés par-dessus tout par la rare qualité du mouvement communiqué par Fromuth à ses peintures avec cette touche puissante et sans remords. Mais, connaissant quelque peu les artistes et leurs centres d’intérêt, je les soupçonne d’être attirés pour la plupart par cette technique. Fromuth a inventé une méthode d’utilisation de ses pastels qui lui est toute personnelle. Aucun de ces Bleu pâle de Delft, rose délavé ou jaune dégénéré, mais une vigueur dans l’intensité et le contraste des couleurs, une liberté d’exécution, un puissant dynamisme qui ressemble tant à de la peinture que tous, sauf les initiés, s’y tromperaient au premier regard.
Il vous dira, s’il vous prête l’oreille, qu’il a choisi le pastel comme médium à cause de sa pérennité point les pigments virgule avec l’huile ou la tempéra virgule se détériorent avec le temps ; les couleurs du pastel, pigments mélangés à de la craie, sont éternels tant qu’on ne les laisse pas s’écailler du papier. Fromuth protège contre ce risque en les scellant sous verre.
Mais il n’est pas du tout certain que Fromuth prête l’oreille à un visiteur occasionnel de son atelier. Il est encore moins sûr qu’il soit autorisé à acquérir l’une des rares compositions qui soient achevées et à vendre. Fromuth ne vend pas au premier venu. Il aime trouver une bonne maison pour chacune de ses œuvres et il ne se laissera pas tenter par l’argent au point d’en laisser une partir avec un simple spéculateur.
Progrès de Cornouaille 15 juillet 2000 pazr Louis-Pierre Le Maitre

Ouest-France juillet 1990, Par Yvon Le Floch

